Cervantès : d’un illustre marrane et quelques autres

By 27 septembre 2020Le mot du jour

Albert Bensoussan

Cervantès : d’un illustre marrane et quelques autres

 

 

Sefarad, que de poésie et de nostalgie dans ce nom ! En hébreu, cela signifie l’Espagne, tout comme Ashkenaz signifie l’Allemagne. Ce sont les deux troncs du judaïsme diasporique, qui demeurent aujourd’hui des rameaux de l’arbre Israël. Les séfarades, au cours de leur histoire, ont parlé l’espagnol, le judéo-espagnol (qu’on l’appelle ladino, djudezmo ou haketiya), l’arabe, le turc… Mais les deux langues majeures de Sefarad ont été l’espagnol et l’arabe. Quant à l’hébreu, il est toujours demeuré la langue du culte, celle du Tanakh (Torah-Nevihim-Ketouvim), certes, mais aussi pour beaucoup de Juifs d’Espagne aux temps anciens, la langue de la poésie, celle de Yehouda Halévy et de Salomon Ben Gabirol, entre autres, ce pourquoi un grand nombre de leurs poèmes ont été inclus dans le rituel de la synagogue. Et donc, l’Espagne et les Juifs constituent une longue histoire. Une histoire d’amour et une histoire de haine, c’est selon. Après la Conquête de l’Espagne par les cavaliers arabes et berbères, qui débute au VIIIe siècle, vient la Reconquête des armées chrétiennes qui repartent du Nord de la péninsule (le foyer resté « pur » étant les Asturies, la Montaña, le pays basque). Les Juifs, où se situent-ils ? Au gré de la Reconquête qui avance et recule, descend ou remonte la carte de l’Espagne, les voilà en terre musulmane ou les voilà en terre chrétienne, toujours entre les deux, toujours au milieu, parlant espagnol ou parlant arabe, et cela jusqu’en 1492 qui marque la fin de la Reconquête avec la chute de Grenade. Date emblématique que cette année 1492 qui voit aussi les trois caravelles de Christophe Colomb découvrir l’Amérique, et qui voit aussi hélas l’expulsion des Juifs (et des Arabes – los moros) d’Espagne. La Reconquête s’est faite sur une idéologie religieuse, sous la bannière de l’apôtre Jacques (qui fut Jacob, compagnon de Jésus), saint Jacques de Compostelle. Le cri de guerre des armées espagnoles chassant les Maures (los moros) des terres chrétiennes se faisant sous cette imploration/exhortation : Santiago y cierra España : Saint Jacques et en avant l’Espagne ! mais littéralement « et ferme l’Espagne » ce qui peut se comprendre aussi comme la clôture nécessaire de la terre chrétienne qui boute dehors les Maures (despeñaperros) – Santiago étant, pour cela, appelé « matamoros » (matamore). Ce cri de guerre, sous la main de Cervantès et par la bouche de Sancho Pança dans Don Quichotte est, d’ailleurs, tourné en dérision : Sancho s’en étonne et s’interroge :  l’Espagne est-elle donc ouverte qu’il faille la fermer ? Mais nous en aurons bien plus à dire sur Cervantès, cet esprit fort, cette âme rebelle.

En 1492 les Juifs quittent l’Espagne en grand nombre (pour le Maroc, le Portugal, l’Italie, la Turquie, la France, la Hollande et une bonne partie de l’Europe, même en Pologne où l’on trouve des Perets ou Pérec, voire Perski qui est le nom originel de Shimon Peres, dérivés de Pérez). Mais beaucoup vont rester sur place en acceptant le baptême. Sûrement un grand nombre de Juifs deviennent alors catholiques. Et dès lors vont susciter une méfiance tenace et séculaire : sont-ils sincèrement chrétiens ? Ne pratiquent-ils pas la religion juive en cachette ? Eh bien ! On peut dire l’un et l’autre au vu des grandes figures d’origine juive de l’Espagne du Siècle d’Or (XVIet XVIIe siècles). Quoi qu’il en soit, ils seront appelés « marranes », et le marranisme est ce concept qui va désormais qualifier l’Espagne plus ou moins enjuivée.

Alors éclairons ce terme de « marrane » qui désignait le descendant de Juif converti, qu’il fût catholique convaincu ou crypto-juif, qu’il fréquentât exclusivement l’église, ou qu’il gardât, dans le secret de sa maison, quelque chose du rituel juif et de l’âme hébraïque. Le terme espagnol  marrano a désigné de façon infamante, à partir du XIIIe siècle, mais plus systématiquement après l’expulsion des Juifs en 1492, le Juif (et parfois l’Arabe) espagnol converti au catholicisme, cristiano nuevo, le converti étant soupçonné d’avance, à tort ou à raison, d’être resté fidèle à sa foi antérieure et de la pratiquer en secret. Quelquefois il ne s’agissait pour ce dernier que d’observer quelque ancienne tradition familiale, comme de mettre une chemise blanche le samedi, jour du Chabbat, ou d’allumer une chandelle le vendredi soir. (L’auteur colombien Héctor Abad, dont je suis le traducteur, et qui descend de marranes, m’a confié que dans la famille de son père on avait coutume d’allumer une veilleuse tous les vendredis soirs). Et puis, bien sûr, de s’abstenir de manger du porc. D’où, à l’inverse – ou conjointement, sans nul paradoxe – une volonté affichée de se montrer plus chrétien que les autres, soit en arborant un chapelet géant (comme on le voit dans Guzmán de Alfarache, de Mateo Alemán, ce contemporain de Cervantès) et en exhibant théâtralement un catholicisme excessif, soit en consommant ostensiblement la viande interdite qui était littéralement devenue une affaire d’État au pays des Rois Catholiques : du cochon. On sait, depuis, que l’Espagne, sans doute à cause de cette exigence culinaire et sociale, est devenue le plus gros consommateur de porc de toute l’Europe, comme le montre avec humour le cinéaste Bigas Luna dans Jamón, jamón, en français Jambon, jambon (1992) qui pourrait passer pour un délire marrane. Mon regretté ami natif de Manacor, le poète Jaume Vidal Alcover, au patronyme douteux (Vidal étant souvent porté, encore aujourd’hui, par des familles juives, et traduisant, par ailleurs l’hébreu Haïm, ou l’arabe Ayoun, avec tous les patronymes dérivés : Benhaïm, Benayoun…), me rappelait naguère que dans sa famille on dégustait une galette de pain azyme – la matsa – durant les fêtes de Pâque (pâque juive et pâque chrétienne superposées), mais en prenant bien soin de mettre dessus une tranche de lard ! Et là aussi, cette attitude n’a pas manqué d’être censurée ou montrée du doigt, surtout dans un territoire aussi fermée qu’une île. Comme de se gausser encore aujourd’hui à Majorque de ces Xuetes, nom donné aux descendants des Juifs convertis collectivement à la fin du XIVe siècle…  ou à ceux présumés tels, qui arborent sur la poitrine une croix chrétienne, voire un crucifix, d’une taille assez éloquente pour leur barrer toute la poitrine, comme le faisait ce bijoutier de Pollensa, qui s’appelait Bonín, sachant bien que Bonín est l’un des quinze patronymes infamants sur l’île de Majorque et qu’il lui fallait donc se méfier du regard des autres. Et à juste titre. En 1975, lors du rétablissement de la démocratie en Espagne, j’étais à Majorque en décembre, alors que le nouveau maire de Palma venait d’être élu, un socialiste du nom d’Aguiló. Mais voilà, Aguiló est l’un des quinze patronymes infamants recensés sur l’île, et donc sur un mur de la cathédrale de Palma des graffiti disaient ceci : en majorquin « Aguiló juetó » (Aguiló le Juif) et en espagnol : « Judíos fuera » (les Juifs dehors). Cette histoire est donc terriblement présente, et cuisante encore, surtout dans cette île de Majorque, qui se distingua pendant la guerre civile par son militantisme franquiste et son idéologie de l’Espagne « una, grande, libre », autrement dit catholique à tout crin, impériale et dominatrice, sectaire et exclusive.

L’origine du mot marrano a été diversement débattue. L’étymologie la plus probable renvoie au mot arabe máhram (selon le philologue espagnol Joan Corominas) ou moharramah (graphie proposée par le dictionnaire Robert), qui signifie « chose interdite » ou plus précisément « chose interdite par la religion ». Dans la société judéo-maghrébine, encore de nos jours, le mot h’ram, abréviation de máhram, est prononcé avec le sens exclusif de « péché », de « viande interdite », désignant clairement la viande de porc, prohibée. L’évolution sémantique, dès lors, ne fait plus de doute :  le mot espagnol marranos signale les nouveaux-chrétiens d’origine juive, ou même arabe, par l’expression qui leur faisait désigner la viande interdite — le porc —, dont peut-être ils devaient se détourner parce qu’ils n’avaient pas l’habitude d’en manger, ou parce que la force du tabou religieux était plus forte que l’adhésion à la nouvelle foi ; et on leur a renvoyé l’image du cochon, en les traitant du mot même qui leur faisait rejeter l’immonde ; bref par un de ces retournements de vocabulaire dont l’histoire des langues est coutumière, on les a désignés par ce qui signifiait le refus de l’animal interdit : du coup, les cochons c’étaient eux. Il n’y avait plus qu’à charger le mot de sens métaphorique, et l’on a abouti tout naturellement à « traître, perfide ». Ce sens est d’ailleurs attesté en France dès le XVIe siècle chez Rabelais et l’on peut lire dans Pantagruel : « À trente diables soit le cocu, cornu, marrane » (III, 25).

Et, pour illustrer cette obligation pour les nouveaux chrétiens de consommer la viande interdite, entrons dans le texte du Quichotte et venons-en à l’énigme cervantine où l’auteur, au Ier chapitre, nous informe du menu de la semaine du protagoniste en assignant au samedi un plat qu’il appelle « Duelos y quebrantos », et que tout le monde a traduit par « des œufs au lard » sans plus entrer dans le détail. Bizarre expression, en effet, qui ne nomme pas le plat consommé, à l’inverse des jours précédents où Cervantès nous dit clairement ce qu’il y a dans l’assiette de l’Ingenioso Hidalgo : pot-au-feu, bœuf, mouton, lentilles, pigeonneau… Mais voilà, le samedi, Don Quichotte déjeune, littéralement, de « deuils et brisures ». De quels deuils s’agit-il et de quelles brisures ? Certains pensent alors aux abats, ces débris de bête. Mais non, bien sûr, il s’agit de lire le texte tel qu’il est écrit : deuils, d’une part, et brisures, de l’autre. La table du samedi, qui est le Chabbat, jour sacré de repos et de respect de la Torah, est ici présentée comme le deuil du banquet sabbatique traditionnel et comme une brisure ou rupture de la Loi juive. Et pourquoi ? Justement parce que les conversos se voyaient contraints, pour ne pas soulever la suspicion des autres, de manger du lard – et si ce n’était du lard, c’était du cochon, comme dit le proverbe. Et c’est pourquoi l’on a traduit duelos y quebrantos par « des œufs au lard » – comme le fait Aline Schulman dans la dernière traduction du Quichotte (L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, 1997), mais comme elle s’abstient, par parti pris de modernité, de mettre la moindre note, alors le lecteur passe au-dessus d’une réalité espagnole des plus cuisantes : la condition de marrane. Jean Canavaggio (assisté de Michel Moner et de Claude Allaigre), dans son édition du Quichotte dans la Pléiade, met, lui, une note des plus éclairantes après avoir traduit le plat du samedi par « des œufs frits au lard » et déclaré qu’il s’agit là d’un « plat difficile à identifier clairement », mais il écarte le sens d’« abats » en s’abritant derrière l’exégèse de Rodríguez Marín (dans Estudios cervantinos, 1947), qui fait autorité, et il opte décidément, comme tous ceux qui ont suivi, pour le sens d’œufs au lard, mais sans tenir compte du sens littéral du mets qui, lui, n’échappe pas à Américo Castro qui écrit, dans Los casticismos españoles (Madrid, 1966) : « Ce qu’on ne savait pas c’est la raison d’une expression si étrange, qui ne décrit pas ce que ce plat devait être, mais exprime la mésestime qu’en avait celui qui eut l’idée de le nommer ainsi », car enfin, écrit-il, « du point de vue du nouveau-chrétien, manger du lard était ‘deuils et brisures’ ». Alors Canavaggio écrit fort justement : « L’expression imagée qui désigne ce mets en espagnol semble s’être d’abord répandue, au cours du XVème siècle, parmi les nouveaux-chrétiens ». Mais Canavaggio reste prudent en arguant que nous ne disposons d’aucune preuve de la judéité de l’auteur (Cf. sa biographie : Cervantès, Fayard,1986), à l’inverse d’Américo Castro, empressé à trouver dans Don Quichotte des composantes hébraïques ; il n’en demeure pas moins que le roman de Cervantès, que ce dernier ait parlé pour lui ou qu’il ait jeté un regard ironique sur la société excessivement chrétienne et discriminatoire du XVIsiècle, est plein d’allusions subreptices et de sous-entendus. Michel Moner, dans sa présentation du livre dans la Pléiade, brosse de l’Espagne catholique d’alors ce tableau éloquent : « Mieux vaut, à l’évidence, être chrétien de souche dans cette Espagne où, en 1547, le chapitre de la cathédrale de Tolède vote les premiers statuts de ‘pureté de sang’. Aussi chacun s’emploie-t-il à toiletter son arbre généalogique. Les notaires s’affairent, les faussaires aussi. Et les historiens ne sont pas en reste, non plus que les archéologues… Partout on rature et on gomme ». 1547 est justement l’année de naissance de Cervantès : qu’on s’étonne après cela qu’il ait écrit un roman intitulé Don Quijote de la Mancha, où, au-delà de cette région castillane, la Manche, ce mot de mancha signifie, en nom commun, la « tache » et renvoie, sans nul doute, à cette souillure du sang que l’Espagne inquisitoriale prétend purifier. Le grand hispaniste Maurice Molho, dans un article de 1989 « Sur la première phrase du Don Quichotte », écrit fort justement : « Une mancha est une différence : un espace où tout diffère des lieux d’alentour. C’est dire que  don Quijote de la Mancha signifie essentiellement, par le mot d’esprit complexe que le nom constitue : don Quichotte de la Différence, le Discordant, l’Autre ».  Admettons-le si l’on obéit à ce jeu des oppositions qui fait que Sancho Pança ne cesse, lui le paysan, le cul-terreux, d’affirmer qu’il n’a pas une goutte de sang juif, qu’il déteste les Juifs et qu’il est de sang pur : or Sancho représente l’image inversée de Don Quichotte : le valet et son maître, le gros et le maigre, le petit et le grand, le glouton et l’ascète, le couard et le valeureux ; et donc le vieux chrétien versus le nouveau chrétien, autrement dit converso. Si Sancho est vieux chrétien, Don Quichotte ne saurait être que nouveau chrétien, autrement dit vieux Juif. Et Don Quichotte ne saurait être que l’image en miroir de celui qui l’a créé : Cervantès.

Revenons à notre nouveau-chrétien et à sa table du samedi. Juan Goytisolo, dans un article intitulé « Sobre duelos y quebrantos » (El País, 14 août 1998), signale sa lecture de « délicieuses coplas » d’un Juif converti, Antón de Montoro, surnommé « el Ropero » (1404-1480), « le Drapier » : n’ayant trouvé en boucherie que du lard et des œufs, il s’en plaint auprès du corregidor (maire) de Cordoue en ces termes plaisants et éclairants :

Han dado en los carniceros     Les bouchers ont eu l’idée

 causa de me hazer perjuro :     de me rendre parjure :

 no hallando por mis duelos       ne trouvant pas pour mes deuils

con qué mi hambre matar,        de quoi tuer ma faim,

 hanme hecho quebrantar          ils m’ont fait rompre

 la jura de mis abuelos.               le serment de mes aïeux.

dont le sens explicite dit bien que le plaignant a été contraint, par défaut d’approvisionnement, d’acheter de la viande de porc, ce pourquoi les bouchers l’ont rendu « parjure » au regard de la loi mosaïque. L’affaire est donc évidente : Don Quichotte, sous la plume probablement ironique de Cervantès, en mangeant le samedi des œufs au lard, est contraint de faire son deuil du judaïsme de ses ancêtres et de briser la loi de la « cacherout ».  Et Cervantès était sûrement averti des vers populaires de ce Cancionero de obras provocantes a risa (réédition Madrid, 1974), de Montoro, qui circulait avec succès dans les années qui précédèrent la rédaction du Quichotte. Très éloquent à cet égard est cet autre poème d’Antón de Montoro en forme d’autoportrait :

    Al Ropero de Córdoba                    Au Drapier de Cordoue

¡O, Ropero amargo, triste          Ô Drapier amer et triste

que no sientes tu dolor!              toi qui ne sens pas ta douleur!

Setenta años que naciste          Tu es né depuis soixante-dix ans

y en todos siempre dixiste:        durant lesquels tu as toujours dit :

«ynviolata permansiste»            « sans tache tu es resté »

y nunca juré al Criador.              et n’ai jamais juré le Créateur.

Hize el Credo y adorar               J’ai fait le Credo et adoré

ollas de tocino grueso,               des marmites de gros lard

torreznos a medio asar,             des lardons mi-rôtis,

oyr misas y reçar,                       entendu des messes et prié,             

santiguar y persinar, me suis signé, j’ai fait le signe de croix,                                                                                                                                                                                                          y nunca pude matar                          mais n’ai jamais pu effacer   

este rastro de confeso.                 en moi la trace du converti.

La question est alors de savoir si Cervantès a effacé chez lui la trace du converti. Certes, on peut dire que oui, vu ses états de service, sa foi chrétienne affirmée et son entrée dans le Tiers-ordre franciscain quelques années avant sa mort : ce qui, sans entrer dans les ordres, traduisait la volonté disons laïque de suivre l’exemple du « Pauvre d’Assise », comme on a appelé saint François (XIIIème siècle), et d’élever la morale, l’éthique humaniste au rang d’acte de foi, ou de philosophie de la vie, telle qu’elle apparaît dans les propos de Don Quichotte.

L’écrivain franco-espagnol Fernando Arrabal dans son ouvrage Un esclave nommé Cervantès (Plon, 1996), où il met en parallèle la naissance de Cervantès et la promulgation, cette même année 1547, du premier statut de pureté de sang, est tout à fait persuadé de l’ascendance juive de Cervantès ; de là l’obsession du lignage pur et de la « tache » judaïque qui court tout au long du Quichotte. Par ailleurs, et pour élargir notre champ à l’Espagne du Siècle d’Or, notons que le grand critique hispaniste américain Daniel Eisenberg se dit « complètement convaincu que Cervantès avait des ascendances judaïques », en ajoutant que 80 % de la classe moyenne intellectuelle de l’époque était d’origine juive ; et de citer les grands mystiques espagnols, et presque tous les grands romanciers, de Jorge de Montemayor, inventeur du roman pastoral, à Cervantès, inventeur du roman moderne, en passant par Mateo Alemán, inventeur du roman picaresque. Il suffit de le citer, dans son émerveillement de Juif américain descendant de Galitzia (Galicie) : « Nouveaux chrétiens, descendants de Juifs, étaient Diego de San Pedro, Hernando del Pulgar, Antonio de Nebrija Fernando de Rojas, Luis Vives, Bartolomé de Las Casas, Francisco de Vitoria, l’homme politique  Antonio Pérez, les médecins Andrés de Laguna et Juan Huarte de San Juan, Santa Teresa de Jesús, San Juan de la Cruz, le beato Juan de Ávila, Fray Luis de León, son ami l’hébraïsant Benito Arias Montano, bibliothécaire et  chapelain de Felipe II, Francisco Delicado, Feliciano de Silva, Jorge de Montemayor, Alonso de Ercilla, Mateo Alemán, et je m’arrête ici, bien que je puisse continuer, parce que nous voilà arrivés à Cervantès ». Et il se demande ce qui resterait de la culture espagnole si l’on enlevait ces noms, tous ces conversos ou descendants de convertis.

Luis de León descendait de Juifs convertis par sa mère, et manifesta très tôt un grand intérêt pour la langue hébraïque, dans laquelle il devait se perfectionner grâce à son amitié avec le professeur d’hébreu de l’université d’Alcalá, Benito Arias Montano. Il traduisit indûment (c’est-à-dire sans l’autorisation de son évêque) le Cantique des cantiques, diffusant sa traduction auprès d’une cousine religieuse dans un couvent, mais il fut dénoncé par un collègue envieux et emprisonné pendant cinq ans, avant d’être finalement blanchi par l’Inquisition (il convainquit le tribunal que la Vulgate (traduction en latin de l’Ancien et du Nouveau testament par Saint Jérôme, un Croate du 4ème siècle, qui s’était établi à Bethléem pour se familiariser avec l’hébreu) était, certes, le texte canonique adopté par le Concile de Trente, mais qu’on pouvait dans tous les cas retraduire l’hébreu – ou le grec, s’agissant des Évangiles. Reprenant ses cours à la Faculté, au sortir de geôle, il déclara  à ses élèves en rouvrant son livre : “Nous disions hier” (decíamor ayer). Il y occupera, jusqu’à sa mort, la chaire d’exégèse biblique, en mettant toujours l’accent sur la connaissance scrupuleuse de la langue et du texte hébraïque ; et travaillant jusqu’au bout sur un commentaire du livre de Job. Il a, par ailleurs, publié un essai sur la condition féminine, La perfecta casada (“La parfaite maîtresse de maison”) qui peut apparaître comme l’exégèse de notre Eshet ‘hayil, cet éloge de la femme parfaite et épouse exemplaire que les Juifs récitent au soir du vendredi soir sabbatique.

Quant à sainte Thérèse d’Avila, la plus illustre mystique de l’Espagne, elle descend de Juifs convertis par son père. Son grand-père, riche marchand de Tolède, fut condamné par le tribunal de l’Inquisition pour crypto-judaïsme et porta le san benito infamant ; ruiné, il s’installa à Tolède et s’acheta un certificat de hidalguía (noblesse). Thérèse entra au couvent et fut une Carmélite militante – réformant l’ordre du Carmel et fondant de nombreux couvents ; à l’instar des prophètes bibliques elle avait des visions dont celle-ci qu’elle a rapportée : « Je vis un ange proche de moi du côté gauche… Il n’était pas grand mais plutôt petit, très beau, avec un visage si empourpré, qu’il ressemblait à ces anges aux couleurs si vives qu’ils semblent s’enflammer … Je voyais dans ses mains une lame d’or, et au bout, il semblait y avoir une flamme. Il semblait l’enfoncer plusieurs fois dans mon cœur et atteindre mes entrailles : lorsqu’il le retirait, il me semblait les emporter avec lui, et me laissait toute embrasée d’un grand amour de Dieu. » Cette vision et impression sera partagée par son ami, l’autre grand mystique espagnol, Jean de la Croix, lui aussi d’ascendance juive – l’Inquisition ayant fouillé son arbre généalogique – et fondateur avec Thérèse, sa grande amie et complice, de l’ordre des Carmes Déchaux, ce qui lui vaudra un emprisonnement de plusieurs mois. À sa mort, au terme d’une longue et douloureuse agonie, il demande que lui soit lu Le Cantique des cantiques,  une lecture à laquelle ne pouvait qu’être sensible le carmélite qu’il était, si l’on songe à ce vers de l’avant-dernier chapitre, faisant allusion à l’Amant : « Ta tête est posée sur toi, pareille au Carmel ». Dans son poème mystique le plus célèbre, « La nuit obscure », il développe la thématique biblique de l’amant-Dieu et de l’âme-fidèle, l’extase aboutissant au repos parmi les lis – azucenas, la fleur la plus hébraïque qui soit : chochana, si l’on se rappelle la qualification de l’aimée au 2ème chapitre : « Je suis le narcisse de Saron, le lys des vallées” (שושנת־העקים  chochanat ha’amaqim) et son attitude finale rappelant celle des deux amants à la fin du poème hébraïque reposant sur le « Mont aux aromates » (‘al haré bassamim).

« Dans une nuit obscure, | En una noche oscura

par un désir d’amour tout embrasée | con ansias en amores inflamada

Oh ! l’heureuse aventure ! | ¡oh dichosa ventura !

Je sortis sans être vue, | salí sin ser notada

Ma maison étant désormais apaisée. | estando ya mi casa sosegada…

… Je me tins coi, dans l’oubli, | Quedéme y olvidéme

Le visage penché sur l’Aimé. | el rostro recliné sobre el amado ;

Tout cessa. Je m’abandonnai, | cesó todo, y dejéme

Abandonnant mon souci, | dejando mi cuidado

Parmi les lis, oublié. | entre las azucenas olvidado.

Encore n’ai-je fait qu’effleurer la présence juive au sein de l’Église espagnole où de très  nombreux prêtres, évêques et cardinaux sont des Juifs convertis ou descendants de conversos, sans parler, sans doute de quelques compagnons d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites, et jusqu’à l’Inquisition sous l’autorité de Torquemada, confesseur d’Isabelle la Catholique et Grand Inquisiteur, descendant de nouveaux-chrétiens : un comble !

Je voudrais, maintenant, prendre quelques exemples intéressants dans le Quichotte qui témoignent, sinon de l’appartenance avérée de Cervantès au judaïsme ou au crypto-judaïsme, du moins de cette « affaire » juive qui obsède l’Espagne dite du Siècle d’Or, tout particulièrement celle du roi Philippe II. Un grand musicien, Giuseppe Verdi, nous a présenté ce monarque qui avait épousé Elisabeth de Valois et occupait les Flandres avec de violentes et sanglantes répressions. Eh bien, dans l’opéra nous assistons au 3ème acte à une séquence hallucinante de l’Inquisition et ses bûchers. Les opposants politiques, mais surtout les hérétiques y sont brûlés en place publique. Cervantès dont toute l’œuvre est un plaidoyer pour la liberté des hommes et des femmes ne peut manquer d’évoquer le bûcher. Et surtout la peur de se dévoiler, ou d’être dénoncé, comme converso. Il faut, pour bien comprendre l’effroi collectif qui s’est emparé alors de l’Espagne, lire de Cervantès, le célèbre intermède du Retable des merveilles, dont l’argument sera repris, sur un mode différent, par Andersen dans son conte « Les habits neufs de l’empereur ». Chez Cervantès l’intrigue est celle-ci : sur un petit théâtre de marionnettes est jouée l’histoire suivante : Une troupe de comédiens ambulants montent et montrent un retable, autrement dit une tapisserie racontant toute une histoire, et que tout le monde pourra voir à condition de ne pas être confeso, dit le texte, autrement dit juif converti et donc dépourvu de sang pur. Bien entendu, tout le monde s’empressera de voir le retable qui, en fait, est vide et ne montre rien, jusqu’à ce qu’un soldat passant par là se moque de tous ces gens en disant que ce retable ne montre rien. Chez Andersen, où il s’agit de démontrer seulement la bêtise du monarque, de ses ministres et de ses sujets, on se souviendra de l’ultime réplique, dans la bouche d’un enfant, un innocent épargné par la stupidité des adultes : « Le roi est nu », qui stigmatise la peur des gens d’être montrés du doigt, ici pour leur bêtise courtisane, et chez Cervantès, qui le dit expressément, pour leur ascendance judaïque.

Le thème de la « pureté de sang » et de la discrimination des marranes est omniprésent dans Don Quichotte. Je dirai au passage que si Sancho Pança, fier de sa lignée paysanne chrétienne et pure, utilise le terme de « judíos » pour dire sa détestation de la « race impure », Don Quichotte, lui, se garde bien de prononcer à aucun moment le mot juif ou le mot hébreu, et c’est  assurément parce qu’il a des raisons personnelles de se méfier et de raison garder.

Avec son esprit retors et quelque image déguisée, nous trouvons au chapitre VI de la première partie, ce que l’auteur appelle « escrutinio », et dont le titre est traduit dans la Pléiade par « La grande et plaisante enquête… dans la bibliothèque de notre ingénieux hidalgo ». Don Quichotte, on le sait, a lu tous les livres, et un beau jour, fou de littérature et d’aventure, il a décidé de laisser là ses lectures – celle du Tasse et sa Jérusalem délivrée, celle de Chrétien de Troyes et son Lancelot du Lac, dont le nom espagnol « Lanzarote » (comme l’île des Canaries) inspire à Don Quichotte son propre nom, en lui fournissant la même finale  en « ote », hommage admiratif pour l’un des meilleurs héros de la chevalerie. Et le voilà entrant dans l’action et imitant ses héros. La première sortie de Don Quichotte se termine lamentablement par l’arraisonnement de marchands de Tolède que notre chevalier fou veut convaincre de la beauté de la dame de ses pensées, Dulcinée du Toboso  : les marchands se moquant de lui, le preux chevalier fond sur eux la lance en avant et… se fait rosser par le garçon de mules. Donc, rentré chez lui, moulu, cassé, fourbu, gisant au lit et endormi, voilà que ses proches décident de détruire ces ouvrages maléfiques et organisent un examen des livres qui aboutit, pour presque tous, au bûcher. Les exégètes n’ont pas manqué de souligner le vocabulaire utilisé lors de cet examen et qui assimile cet acte tout bonnement à une séance inquisitoriale. La nièce de Don Quichotte a l’idée de dresser un bûcher dans la cour et de tout brûler ; mais le curé qui est là veut opérer un tri et, assisté du barbier du coin, ils dressent une liste des condamnés, et s’instituent, de ce fait,  « Tribunal du Saint-Office » et il est évidemment fort significatif que ce soit un homme d’église qui dirige les débats, avant de déclarer, en fin d’examen, qu’il remet les livres condamnés au « bras séculier », c’est-à-dire aux gens d’armes, aux exécutants de la force publique, et ici, dans cette parodie inquisitoriale, à sa nièce qui les brûle dans la cour. Bon, Cervantès jette, en effet, un regard cru et sévère sur la pratique inquisitoriale. Un siècle et demi après, Voltaire en fera tout autant, sur le mode comique, dans son Candide (1759) au chapitre « Comment on fit un bel autodafé » : sous la peinture carnavalesque de la cérémonie, Voltaire fait une critique en règle des pratiques cruelles et inhumaines de l’Église ibérique (la scène se passe à Lisbonne), dans le cas présent le bûcher servant d’exorcisme au fameux tremblement de terre de Lisbonne en 1755, et Voltaire souligne aussi qu’on condamne, entre autres, quelqu’un qui a arraché le bout de lard enveloppant un poulet afin de ne pas enfreindre l’interdit alimentaire, allusion évidente aux victimes juives de l’Inquisition.  Mais Voltaire n’est certes pas d’ascendance judaïque, à l’inverse de Cervantès qui a, sans doute, des raisons personnelles de stigmatiser l’Église – il le fera, d’ailleurs, dans maints autres épisodes.

Un passage du Quichotte largement commenté est celui où, après l’interruption du chapitre 8, l’auteur nommément convoqué raconte qu’il se promenait un jour dans l’alcaná de Tolède, autrement dit le bazar ou le souk, et, de fait, situé dans l’ancienne judería (« juiverie » ou quartier juif), quand il tomba sur le manuscrit de Don Quijote de la Mancha écrit en arabe ; jeu de miroir, certes, et aussi artifice de création qui consiste à présenter le récit comme une traduction, ici de l’arabe − Tirant le Blanc, roman tant admiré par Cervantès est donné comme traduit de l’anglais via une version portugaise, la chose étant relativement courante alors. Et donc l’auteur dit qu’il chercha un traducteur, ce qui lui fut fort aisé – et rappelons que Tolède fut le siège d’une célèbre école de traducteurs au XIIsiècle, où s’illustra, parmi les tout premiers, Abraham ibn Daoud Halevi, rabbin, philosophe, médecin et traducteur d’Aristote. De là cette petite phrase de Cervantès qui a fait couler beaucoup d’encre : ayant noté qu’il ne lui fut pas difficile de trouver quelque Morisque castillanisé pour traduire de l’arabe, il ajoute : « encore que j’en eusse cherché pour une autre meilleure et plus antique langue, j’en eusse trouvé ». On aura remarqué que, sans le dire, Cervantès fait ici clairement allusion à l’hébreu. Mais voilà, c’est trop risqué de prononcer ce mot ; on pourrait le prendre pour un crypto-juif, ce qu’il ne veut pas paraître. Cervantès avance masqué, c’est bien vrai, comme le dit l’historienne israélienne Ruth Reichelberg dans son essai, Don Quichotte ou le roman d’un Juif masqué (1999), mais cela ne prouve pas qu’il soit juif – ou plutôt descendant de juif ou marrane −, il a seulement peur, vu ses ascendants bien connus, d’être pris pour tel. Tenons-nous-en aux propos de Daniel Eisenberg qui juge « extravagantes et absurdes » les thèses de Reichelberg, et surtout celles de Dominique Aubier, auteur d’un Don Quichotte prophète d’Israël (1966), selon lesquelles Cervantès aurait été secrètement juif, et versé dans les arcanes de la Kabbale, car, dit-il, s’il avait voulu l’être il aurait très bien pu rester en Italie puisqu’à vingt ans il fuyait l’Espagne où il venait de tuer son rival en duel, et là, il aurait très bien pu rester ou passer dans l’empire ottoman, sans aucun problème, et retrouver alors tous ces Juifs qui avaient été expulsés en 1492, ou plutôt leurs descendants.

Dominique Aubier

Eisenberg enfonce le clou : « Je ne crois pas non plus, ajoute-t-il, qu’il ait connu le Talmud ni la Kabbale, ni qu’il y ait des anagrammes avec des messages cachés dans le texte du Quichotte ». Une hispaniste israélienne, professeure à l’université hébraïque de Jérusalem, Ruth Fine, dans son étude sur La présence de l’Ancien Testament dans le Quichotte répond, catégoriquement, que Cervantès n’a lu l’Ancien Testament que dans la version latine de la Vulgate, et qu’il n’a aucune connaissance de l’hébreu. Il y a donc quelque raison à s’en prendre aux interprétations pseudo-kabbalistiques de ces deux essayistes.

Mais alors que pouvons-nous retenir du Quichotte – « cette merveilleuse satire lyrique de l’humanité », ainsi qualifiée par Apollinaire ? Au-delà d’une affirmation judaïque, il y a bel et bien un message que les exégètes, au cours des siècles, ont exposé et mis en valeur. Ainsi Michel Foucault, attentif sans aucun doute au débat identitaire qui sous-tend le roman, avec tant d’allusions, déclarées ou cachées, au marranisme ou au monde des Morisques (qui seront, à leur tour, expulsés d’Espagne en 1609), y voit, dans Les mots et les choses (1966), « la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l’infini des signes et des similitudes ». Et ce message du Quichotte, il nous plairait qu’il soit tenu comme héritage du judaïsme et de sa Torah, celui des Dix Paroles (ou Commandements) qui fondent, déjà, les droits de l’homme, celui de l’éthique de l’amour du prochain, du respect de l’étranger, de la charité, de l’hospitalité d’Abraham, de son hessed חסד qui est bonté, de l’union et de la paix universelle dans l’espérance messianique.

Or que défend Don Quichotte avec ses pauvres armes dérisoires, mais en revanche avec la force incisive de son discours ? La liberté sous toutes ses formes : dès la première sortie du chevalier errant, il libère en enfant ligoté à un arbre que son maître fouette au sang : c’est l’épisode d’Andrés ; plus tard, il ne pourra supporter le spectacle d’hommes enchaînés qu’on emmène aux galères, et il les fera tous libérer en brisant leurs chaînes. Quant à la femme, celle que les hommes poursuivent pour la tuer sous prétexte qu’un jeune homme l’aimait contre son gré, ce pourquoi il s’est suicidé, et c’est l’épisode de Marcela, il se dressera devant la meute des poursuivants, des persécuteurs, et tiendra le premier et le plus beau discours féministe de l’histoire. « Libre je suis née et, pour pouvoir vivre libre, j’ai choisi la solitude des champs », clame fièrement Marcela (I, XIV), qui réaffirme encore : « Ma nature est d’être libre, et je ne veux pas m’assujettir ». En vérité, ce roman ne parle que de liberté et de libération, et stigmatise, au-delà de l’égoïsme des hommes et du machisme, comme le montre cet épisode,  tous les pouvoirs, et en particulier, tout au long du roman celui de l’Église toute-puissante, dans un esprit qu’on a rattaché au courant réformiste d’Érasme de Rotterdam, grand humaniste du XVIe siècle et pourfendeur de cette Église à laquelle, pourtant il appartient, et dont il écrit qu’elle a « été fondée par le sang, confirmée par le sang, accrue par le sang » (Éloge de la folie, LIX). Cervantès, lui, se contentera de la railler, notamment dans l’épisode des pénitents promenant une statue de la Vierge, que Don Quichotte prend pour une Dame qui vient d’être enlevée par des sacripants, d’où l’assaut de sa lance vengeresse contre… ces gens d’église. C’est, sous le masque de la folie et du grotesque, la plus forte charge du livre contre le pouvoir ecclésiastique en Espagne.

(Pour en revenir à Verdi et à Don Carlo, c’est le Grand Inquisiteur qui impose sa volonté au roi Philippe II et fait exécuter son conseiller et pourchasser son fils, car dit l’auteur dans cet opéra : « il trono piegar dovrà sempre all’altare ! » = le trône devra toujours plier devant l’autel.)

Et puis Cervantès avait des raisons personnelles d’en vouloir à l’Église : collecteur de fonds pour la Couronne, le voilà en Andalousie réclamant l’impôt et frappant à la porte des couvents fortunés, qui l’éconduisent ; de ce fait, il ne tarde pas à être excommunié, et même emprisonné à Séville où, dit-on, au fond du cachot, il aurait écrit les premiers chapitres du Quichotte.

Et aussi Cervantès s’en prend au pouvoir politique, celui de la noblesse et des grands d’Espagne qui oppriment les pauvres et le peuple, ou se moquent de lui par des farces de mauvais goût comme tout au long de l’épisode des Ducs où Sancho Pança est cruellement berné. Et ce qui rend si efficace ce discours, c’est qu’il émane d’un homme faible et vieux (Don Quichotte a 50 ans !), mais illuminé et animé d’une force de conviction que rien ne peut atteindre : il sera rossé, battu, griffé par des chats (cruelle farce des Ducs), déchiré, perdra ses dents, et aussi pas mal d’illusions, mais son discours restera le même, et à l’extrême bout de ses forces, il saura transmettre son message à son écuyer, Sancho Pança, disciple respectueux et émouvant, qui, peu à peu, se « quichottisera » et reprendra le flambeau. C’est en ce sens qu’on peut parler d’attitude messianique et de prophétisme – sans en faire pour autant, comme Dominique Aubier, un nouvel Ézéchiel. Non, Don Quichotte ne fera pas se lever les morts ni les tribus dispersées du royaume de Juda pour les ramener à Sion. Mais sa parole se répercutera dans le temps et l’espace, et tout le monde saura, au cours des âges, apprécier cette défense et illustration de la liberté que pourront reprendre, plus tard, au XIXe siècle, les utopistes et les idéologues qui luttèrent, vaille que vaille, pour que liberté, justice, fraternité règnent sur notre pauvre terre, et avec des fortunes diverses qui valent bien toutes les chutes et les déconfitures, tous les coups et blessures reçus par le Chevalier à la Triste Figure. En toute fin, je retiendrai la phrase du meilleur biographe de Cervantès, mon ami et camarade de promotion Jean Canavaggio qui, tout en estimant que cela « ne nous livrera jamais la clé de sa création », écrit que « le plus illustre écrivain du Siècle d’Or, le symbole même du génie universel de l’Espagne a été un converso contraint de taire ses origines ».

Je reviendrai, pour finir, au marranisme qui était perçu dans la France du XVIIsiècle comme une hérésie (« qui participe de la loi de Mahomet et de celle des Juifs », selon une citation donnée par Littré) propre à l’Espagne. Au XXe siècle, le mot a refait surface à la faveur de l’émergence des identités et des minorités : ainsi a-t-on découvert les derniers marranes du Portugal (cf. Marranes, de Frédéric Brenner) ou ceux de Majorque, ces « chrétiens perfides » appelés Chuetas, mot plus justement orthographié Xuetes (en catalan ou majorquin : de jueu, juif, on a fait jueueta, qui signifie « petit juif », au pluriel jueuetes, orthographié xuetes). Mais le marranisme connaît aussi un sort plus glorieux à la faveur d’une pensée contemporaine sensibilisée à la marginalité et encline à y puiser une vertu — être hors norme, en marge, à part, pouvant représenter en soi une sorte de privilège. C’est ainsi que le sociologue Edgar Morin (de son vrai nom Nahoum), dont les ancêtres étaient ces Juifs espagnols émigrés en Turquie à la fin du XVsiècle, se revendique comme un « Moi-Marrane » (dans Le vif du sujet, 1969), alors même qu’aucun des siens n’a pu relever, pour cause d’exil précoce et de non-conversion au catholicisme, de l’appellation originelle ; pour lui être « Néo-Marrane » c’est être sans culture : « Je suis marginal », proclame-t-il hautement en faisant de sa « différence » un mode de « syncrétisme culturel » qui l’ « ouvre à tout ». Dès lors, le mot change de signe et file vertigineusement vers le positif et le glorieux. On retiendra la faveur de ce mot et sa vogue dans la pensée et l’écriture contemporaines, car s’il est vrai que ce sociologue en a proposé une analyse, le néo-marranisme compris comme une façon d’être entre deux dépasse de beaucoup sa seule personne. Toute l’œuvre romanesque d’un Albert Cohen, dont on sait le grand retentissement, s’inscrit dans ce sillage néo-marrane. Solal, le protagoniste solaire et porte-parole probable de l’auteur, fils de Gamaliel Solal et descendant des Rois Catholiques… par un « ami » juif de la reine Isabelle (tous les fantasmes sont permis au romancier), époux d’une chrétienne, et plus encore, amoureux des seules chrétiennes et de la seule culture du Saint Empire, est typiquement néo-marrane.

L’ascension sociale de ce don Juan ne s’opère que par les femmes de l’autre bord, ce qui, à l’instar de Julien Sorel et Fabrice del Dongo, ces héros stendhaliens, semble bien normal, inscrit dans l’ordre romanesque, mais aussi au prix d’un renoncement douloureux : il faut que Solal soit maudit et répudié par son rabbin de père pour qu’il puisse se lancer à la conquête de l’Occident chrétien ; de ce fait, tous les romans d’Albert Cohen opposent le monde juif archaïque, fabuleux et puissamment religieux des Valeureux (les Juifs de ghetto, par antonomase), et le monde idéalisé, magnifique, quoique voué à la tragédie, de Solal le renégat, le traître. Il est possible de voir dans les fictions du XXe siècle écrites par des descendants de Juifs, de Marcel Proust à Patrick Modiano et d’Elias Canetti à Georges Perec, l’expression idéologique de ce néo-marranisme qui serait, en somme, une façon cryptique d’être juif sans l’être, de revendiquer une certaine judéité en demeurant dans la marge, ou de tracer un sillage sans être tenu de nager dans ses eaux.

Mais au XXIe siècle, ce schéma reste-il valable ? Les tensions raciales, les préjugés, les rejets, les anathèmes obligent désormais les Juifs à ne plus avancer masqués. À quoi bon, si le dévoilement identitaire est devenu un sport médiatique mondial ? Et puis, le terrorisme fait le reste. Autant bannir cet archaïque marranisme et s’assumer à visage découvert. Mieux, encore, en revendiquant ses attaches, son passé, sa mémoire. C’est le message ultime que j’entends délivrer pour conclure. Si Ruth Reichenberg a pu parler de Juif masqué, ce masque n’a plus aujourd’hui aucun sens, ni de raison d’être. Et, au fond, autant assumer le destin terminal de Solal qu’Albert Cohen décrit, en conclusion de son premier roman, comme un « seigneur  ensanglanté  au  sourire  rebelle  qui allait, fou d’amour pour la terre et couronné de beauté,  vers  demain  et  sa  merveilleuse  défaite ».

 

Albert Bensoussan

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