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Comprendre le Moyen-Orient : guide de termes communs

PUBLIÉ PAR DANIEL PIPES LE 2 MAI 2022

Le caractère nébuleux et ambigu de certains mots constitue un obstacle majeur à la compréhension de l’histoire et de la politique du Moyen-Orient. La géographie, les populations et les cultures de la région sont masquées par des termes utilisés de façon étrange et incohérente. Les pages qui suivent reprennent quatre termes clés. Pour chacun d’eux, je tente (1) d’esquisser ses différents usage et (2) d’en proposer une définition pratique et sensée.

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Moyen-Orient. Ce terme a été inventé peu avant 1900 par les administrateurs coloniaux britanniques pour désigner les régions de l’Empire britannique situées entre le Proche et l’Extrême-Orient, entre le Levant et l’Asie orientale, et administrées par le Bureau des Indes. Depuis le départ des Britanniques de la région et la fermeture du Bureau des Indes, le Moyen-Orient a perdu sa définition administrative précise et est passé dans le langage courant pour désigner une zone vaguement centrée sur l’Asie du Sud-Ouest. « Proche-Orient » et « Moyen-Orient » ont perdu leur caractère distinctif et ont fusionné au point qu’aujourd’hui, les deux termes sont pratiquement identiques.

Sur le plan géographique, le terme « Moyen-Orient » n’est pas très heureux. Il trahit un parti pris euro-centré en décalage avec les réalités d’aujourd’hui. Sur une carte de l’Eurasie, cette région ne se situe pas au Moyen-Orient mais au Moyen-Occident. Or, le terme est désormais largement reconnu et utilisé dans d’innombrables dénominations d’instituts, de revues, de titres de livres et d’agences gouvernementales. En outre, il a été adopté non seulement dans presque toutes les langues utilisées en dehors du Moyen-Orient mais aussi dans les langues de cette région (arabe, persan, turc, hébreu, kurde, arménien, assyrien, etc.). Malgré son imprécision, le terme « Moyen-Orient » n’est pas près de disparaître et nécessite dès lors une définition correcte.

Le choix de délimitations cohérentes pour le Moyen-Orient nécessite d’abord de définir ce qui fait l’unité de la région à savoir, son écosystème et sa culture. Toute définition du Moyen-Orient amène à englober une zone disgracieuse, difforme, dépourvue de cohérence géographique, mais qui présente des éléments naturels communs étant donné que l’ensemble se situe dans la région chaude et aride. C’est ainsi que certaines caractéristiques se retrouvent dans une grande partie de la région : déserts, chameaux, oasis et gisements de pétrole. Le Moyen-Orient présente également des caractéristiques culturelles qui viennent immédiatement à l’esprit : islam, nombreuses minorités, souks, femmes voilées, harems, hospitalité légendaire, consommation de café, etc.

Une définition sensée, quoique réduite, du Moyen-Orient.

En combinant des considérations écologiques et culturelles, on peut définir le Moyen-Orient comme la zone comprenant le Croissant fertile, l’Arabie, l’Égypte, l’Anatolie et la région culturelle iranienne (représentée aujourd’hui par l’Iran, l’Asie centrale et l’Afghanistan). Ainsi défini, le Proche-Orient est partout délimité par une mer, une steppe, un désert ou une chaîne de montagnes. Chacune de ses frontières constitue une zone tampon qui le sépare des autres régions. [1]

Plus important encore, cet ensemble a toujours formé une seule grande entité culturelle, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours, soit sur une période d’environ cinq mille ans. Son histoire se divise en trois grandes périodes : l’antique, la gréco-romaine et l’islamique. Durant la première période, l’ensemble du Moyen-Orient a eu en commun la civilisation qui s’est d’abord développée en Mésopotamie et propagée ensuite jusqu’à l’Égypte. À l’époque gréco-romaine, la région a été conquise par Alexandre le Grand et a, pendant des siècles, subi de fortes influences hellénistiques. [2] À l’époque islamique, le Moyen-Orient est devenu le cœur de l’Islam, une région où l’islam a exercé l’influence la plus longue et la plus répandue et dont les musulmans constituent l’écrasante majorité de la population.

Arabes. Par « Arabes », on entend trois groupes différents. Les peuples arabophones qui vivent (1) en Arabie, (2) au Moyen-Orient ou (3) ailleurs. [3] Ces trois catégories sont constamment confondues et utilisées indistinctement.

Les Arabes, au premier sens du terme, sont les habitants des déserts de la péninsule Arabique (en Arabie saoudite, à Oman, dans les petits États du golfe Persique voire au Yémen), ainsi que les personnes qui, tout en vivant ailleurs, peuvent se réclamer de leur parenté. L’Arabie est le pays qui a vu se développer la langue arabe et dont les habitants sont appelés « Arabes » depuis des milliers d’années. Bien que le terme anglais « arab » [ou français « arabe »] soit très similiaire au mot utilisé en arabe pour désigner ces personnes, ‘arab, l’anglais possède également un terme plus clair et plus spécifique pour les dénommer : Arabian. Bien moins ambigu que le mot « arabe », le terme Arabian devrait être utilisé pour désigner les peuples de la Péninsule, soit environ douze millions de personnes. [NdT, en 2022 : 78 millions]

Dans une seconde acception, « Arabe » désigne à la fois les Arabes et les arabophones de pays voisins de l’Arabie, à savoir le Croissant fertile, le Yémen et parfois l’Égypte. Si on inclut l’Égypte le terme englobe tous les arabophones du Moyen-Orient [4], qui sont au nombre d’environ quatre-vingts millions (quarante-deux millions sans l’Égypte). [NdT, en 2020 : environ 200 millions dont la moitié en Égypte]

Enfin, le nom « Arabe » est utilisé pour désigner les arabophones en général, tant au Moyen-Orient qu’en Afrique du Nord. En Afrique, ils prédominent au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Libye et en Égypte. Ils sont également nombreux en Mauritanie, au Soudan, en Éthiopie et en Somalie. Pris dans leur ensemble, les arabophones sont au nombre d’environ 140 millions. [NdT, 436 millions en 2020]

Même dans cette définition la plus large, tous les arabophones ne sont pas considérés comme arabes. Il arrive que les membres de groupes minoritaires s’identifient plus à leur groupe qu’à la langue arabe. Il s’agit notamment des arabophones juifs, druzes et bahaïs. Une définition plus exacte du troisième sens pourrait être : musulman ou chrétien dont la langue maternelle est l’arabe.

Ces trois types d’Arabes remplissent des zones concentriques inégales : (1) l’Arabie ; (2) l’Arabie, le Croissant fertile et éventuellement l’Égypte ; (3) l’Arabie, le Croissant fertile et le tiers nord de l’Afrique. Mais attention ! À l’oral comme à l’écrit, les différents sens du terme « arabe » sont utilisés sans définition et parfois de façon interchangeable. Il est donc important de déterminer à quel groupe le mot se réfère.

Comment ces trois sens parallèles mais distincts ont-ils évolué ? L’usage originel, ancien et indigène du terme Arabe désigne l’habitant de l’Arabie. Les deux autres usages sont plus récents et nécessitent une explication. Les deux acceptions remontent aux premiers soubresauts du nationalisme arabe, il y a environ un siècle. Le concept de peuple arabe – peuple lié par l’usage commun de la langue arabe – n’est apparu qu’à la fin du XIXe siècle.

Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, une telle idée n’avait jamais existé auparavant. Dans les siècles antérieurs, les arabophones s’identifiaient selon leur religion et selon leur région, presque jamais par leur langue. Celle-ci n’est devenue un élément identitaire important que sous l’influence de la pensée politique européenne. L’idée d’une langue définissant un peuple a suscité une forte réaction parmi les arabophones du Moyen-Orient. Les Arabes chrétiens l’ont compris les premiers : en mettant l’accent sur la langue, ils ont trouvé un moyen de surmonter les différences religieuses qui les séparaient des très nombreux musulmans arabophones parmi lesquels ils vivaient. L’accent mis par les chrétiens sur l’arabe comme base de la nationalité s’est rapidement propagé aux musulmans, qui l’ont associé à l’islam. En peu de temps, l’idée d’unité du peuple arabe a été largement admise au Moyen-Orient.

Des années 1890 à la Seconde Guerre mondiale, Arabe désignait les arabophones du Moyen-Orient, un deuxième sens du terme (comme décrit plus haut) à partir duquel est apparu, plus tard seulement, un troisième sens. Inexorablement, Arabe s’est étendu au point d’inclure toutes les personnes parlant arabe. L’Égypte est devenue arabe à la fin de la Seconde Guerre mondiale (événement marqué par l’installation au Caire du siège de la Ligue arabe), suivie des pays d’Afrique du Nord dans les années 1950, de la Mauritanie dans les années 1960 et de la Somalie dans les années 1970. Ce troisième sens est maintenant si fermement ancré qu’il est difficile d’imaginer que, récemment encore, bien peu parmi ces peuples se considéraient comme des Arabes.

Des trois significations concurrentes, quelle est la plus utile ? [En anglais, NdT], la première peut toujours être remplacée par Arabian. La troisième est trop large. Dans la plupart des cas, la définition la plus précise du terme Arabe désigne les arabophones du Moyen-Orient (en Arabie, dans le Croissant fertile, en Égypte), comme c’était le cas au début de ce [XXe] siècle. Les arabophones du Moyen-Orient partagent suffisamment de points communs pour qu’on leur attribue un nom unique, contrairement à la totalité des arabophones.

La géographie, l’histoire, l’anthropologie, l’économie et la culture élitaire des arabophones du Moyen-Orient montrent une certaine cohésion. Ces derniers partagent le même climat (la zone aride à proximité des déserts), une même civilisation vieille de cinq mille ans (bien avant que nombre d’entre eux parlent l’arabe) ainsi qu’un héritage politique commun (quatre cents ans de domination ottomane, 1517-1915). Les arabophones du Moyen-Orient ont toujours été en contact étroit les uns avec les autres. Leur folklore et leur culture élitaire varient relativement peu.

Dans cette configuration, l’Égypte est difficile à situer. Sa population a souvent égalé celle de l’Arabie et du Croissant Fertile réunis. Elle se démarque. Bien que l’Égypte ait toujours été en contact étroit avec le reste du Moyen-Orient, elle présente également un isolement et une taille qui lui permettent de constituer à elle-seule un ensemble culturel original et distinctif.

Alors que les arabophones du Moyen-Orient, avec ou sans l’Égypte, partagent de nombreux aspects d’une vie commune, on ne peut pas en dire autant des arabophones africains. À l’époque préislamique, les Nord-Africains avaient peu de choses en commun, entre eux ou avec le Moyen-Orient. À l’époque islamique également, ils dépendaient de dirigeants différents, développaient des cultures populaires, des tendances religieuses et des modèles économiques étonnamment différents.

Les arabophones d’Afrique ne partagent que trois caractéristiques importantes avec ceux du Moyen-Orient : la religion, la culture élitaire et l’antipathie envers Israël.

1. Étant donné que la plupart des arabophones sont musulmans, ils partagent tout ce que véhicule l’islam (à ce sujet, voir plus bas au terme « islam »). Or l’islam n’a rien à voir avec la langue : tous les musulmans, qu’ils parlent arabe ou non, ont l’islam en partage. Les caractéristiques islamiques ne sont pas associées au fait de parler arabe.

2. Alors que les dialectes parlés de l’arabe diffèrent considérablement les uns des autres, l’arabe standard est partout pratiquement le même dans ses formes aussi bien parlées qu’écrites. Le fait d’avoir des langues vernaculaires diverses et une langue élitaire universelle a pour effet d’isoler des influences locales la culture des classes supérieures, qui devient ainsi l’apanage de tous les arabophones cultivés. Tout comme l’Europe médiévale partageait une culture latine peu exposée aux influences locales, la culture élitaire arabe est le patrimoine commun des arabophones cultivés, quel que soit le lieu où ils vivent.

3. Au niveau politique, une hostilité unifiée envers Israël sert de principal vecteur d’expression de la solidarité arabophone. Sur cette seule question, l’identité arabe a inspiré des sentiments pratiquement similaires (à défaut de politique similaire). Pour cette raison, une rupture dans les rangs vis-à-vis d’Israël provoque des hurlements de protestation parmi les Arabes. Pourtant, même dans ce cas-ci, les arabophones d’Afrique (au Maroc, en Tunisie et en Égypte) se distinguent des Moyen-Orientaux par leur flexibilité.

De cette analyse sur les Arabes, on peut induire deux choses : premièrement, il n’y a pas de fondement historique pour justifier l’existence d’un « peuple arabe » et encore moins celle d’une « race arabe ». Les arabophones comptent parmi eux divers peuples tels que les Arabes [d’Arabie], les Yéménites, les Égyptiens et les Berbères. Le fait de partager une langue n’a aucune implication quant aux caractéristiques ethniques ou raciales de ces peuples.

Deuxièmement, la campagne menée tambours battants au cours des vingt dernières années dans le but d’unifier l’ensemble des arabophones a capté une large attention à l’échelle internationale. L’idéologie nationaliste panarabe ignore les frontières nationales existantes au profit d’une seule nation qui embrasserait tous les arabophones et s’étendrait idéalement de l’Iran à l’Atlantique. Le concept de grand État arabe englobant possède un immense attrait mais s’avère tout à fait creux. Les arabophones sont trop hétérogènes, trop dispersés, trop fracturés politiquement pour qu’ils puissent s’unir un jour. L’échec complet des tentatives répétées de fusion depuis 1958 (la plus récente étant l’union entre la Libye et la Syrie) indique que les tentatives futures seront également vaines. En dépit de son échec manifeste, le nationalisme panarabe exerce une fâcheuse influence sur la vie politique arabe. Il empêche les nations de consacrer toute leur attention aux affaires intérieures et les plonge dans un aventurisme étranger stérile. Il a inspiré l’attitude intransigeante et guerrière envers Israël et continue de brouiller les relations entre gouvernements arabes. Ainsi au Liban, les idéaux du panarabisme ont procuré aux étrangers (Syriens, Irakiens, Libyens, Egyptiens, Saoudiens) un intérêt dans la guerre civile de 1975-77 et y ont justifié leurs interventions, même si celles-ci ont fait d’une querelle locale un incendie à l’échelle nationale.

En résumé, dans les hautes sphères politiques et culturelles du monde moderne [5], les « Arabes » sont « tous les arabophones » alors que le terme aurait plus de sens s’il désignait les « arabophones du Moyen-Orient ».

Sémites. Sur le plan ethnique et racial, on pense que les Sémites – principalement les Juifs et les Arabes mais aussi d’autres peuples qui parlent des langues sémitiques – sont liés par deux éléments fondamentaux : le récit biblique de la Genèse (chapitres X-XI) et les éléments communs que partagent leurs langues.

Le terme Sémite dérive du nom propre Sem, fils de Noé et ancêtre d’Abraham à la neuvième génération. À son tour, Abraham engendra Isaac et Ismaël, ancêtres respectifs des Juifs et des Arabes. Ainsi, selon la Bible, Juifs et Arabes partagent des ancêtres communs.

Même si on le considère littéralement comme une vérité, ce récit biblique en dit peu sur les Juifs et les Arabes d’aujourd’hui, quatre mille ans plus tard. Peu de Juifs actuels descendent exclusivement des anciens Hébreux et nous avons déjà observé que le terme Arabe, qui désignait à l’origine les peuples de la péninsule Arabique, en est venu à désigner un ensemble de peuples bien plus vaste. Les liens familiaux qui unissaient Juifs et Arabes dans le passé antique n’ont pratiquement plus aucune signification aujourd’hui.

C’est August Ludwig von Schlözer qui inventa le terme « Sémite ».

Les similitudes linguistiques partagées par les langues sémitiques contribuent également à la croyance répandue selon laquelle Juifs et Arabes seraient apparentés. Le terme sémite a été inventé par le savant allemand August Ludwig von Schlözer en 1781, peu de temps après la découverte de la famille des langues indo-européennes. Les langues sémitiques comprennent l’akkadien, l’amoréen, l’arabe, l’araméen, l’éthiopien, l’hébreu et l’ougaritique. Toutes ces langues sont issues du Moyen-Orient et possèdent tellement de similitudes dans leur vocabulaire, leur morphologie et leur syntaxe qu’elles partagent certainement une origine commune. En tant que terme de linguistique, sémitique est utile et valide. Et, comme les langues étroitement liées ont tendance à partager d’autres aspects culturels, sémitique fait également référence, de manière tout aussi correcte, à un patrimoine culturel commun.

Mais de graves problèmes surgissent lorsque le terme est appliqué à des personnes. En bref, les « locuteurs de langues sémitiques » sont appelés « peuples sémitiques » ou simplement « sémites » – et c’est là que réside le danger. Ce transfert de sens implique que les personnes qui parlent des langues apparentées sont aussi apparentées sur le plan généalogique ou ethnique. Or les langues ne fournissent pas de guide fiable pour indiquer la race, pour la simple raison qu’elles ont changé avec le temps. Certaines langues se diffusent, d’autres sont oubliées. Le flux linguistique rend généralement impossible la détermination de l’ascendance d’un peuple par sa langue ou sa famille de langues. Deux exemples suffiront à le faire comprendre.

Jusqu’au XIIe siècle environ, l’anglais était parlé exclusivement par un petit peuple insulaire habitant le sud-est de la Grande-Bretagne. Au fil des siècles qui ont suivi, il s’est répandu dans le monde entier et est devenu la langue maternelle de personnes vivant sur tous les continents. Alors qu’autrefois tous les anglophones avaient un lien ethnique en commun, plus personne au monde aujourd’hui ne peut revendiquer un tel lien, pas même dans les seuls États-Unis. L’impérialisme a été la clé de la diffusion de l’anglais. Quand les Britanniques ont conquis l’Amérique, l’Afrique, l’Inde, l’Australie – entre autres – et s’y sont installés, ils ont transmis leur langue à de nouveaux peuples.

Le destin impérial de l’arabe a eu lieu environ un millénaire plus tôt. Peu après leurs conquêtes au VIIe siècle, les Arabes se sont installés dans toutes les régions où l’arabe est parlé aujourd’hui. Avec le temps, l’arabe a supplanté les autres langues et est devenu la langue maternelle de divers peuples. D’autres langues sémitiques se sont propagées de manière similaire quoique moins spectaculaire. Alors que peu de non-juifs ont adopté l’hébreu, la composition raciale des Juifs a considérablement changé au cours des siècles. Quant aux langues sémitiques en Éthiopie, elles ont supplanté les langues non sémitiques. Même si la généalogie biblique apparentant les Arabes, les Juifs et d’autres peuples antiques à Sem était tout à fait correcte, elle ne nous apprend pratiquement rien sur les peuples qui parlent des langues sémitiques aujourd’hui.

En somme, il n’y a ni Sémites, ni race sémitique, ni mentalité sémitique, ni nez sémitique. Alors que le substantif sémitique ne doit jamais être utilisé, l’adjectif sémitique désigne exclusivement et à juste titre la langue et certains aspects culturels. Le terme antisémite n’a pas non plus de sens car une personne peut être anti-juive ou anti-arabe, mais sans doute ne déteste-t-elle pas les langues que parlent ces peuples. [6]

Islam. « Islam » fait référence soit à une religion, soit à une civilisation. [7] Dans son premier sens, plus étroit, c’est une foi monothéiste, comparable au judaïsme ou au christianisme. Dans sa seconde acception, il est l’équivalent des civilisations chinoise, indienne ou européenne. Ces deux significations du terme « islam » impliquent un désaccord sur l’étendue de son emprise. Se limite-t-il aux questions spirituelles ou s’agit-il de tout un mode de vie ?

Cet argument se réduit à un débat sur les éléments communs de la société musulmane. Ceux qui soutiennent l’usage du terme Islam pour désigner la civilisation soulignent les nombreuses caractéristiques communes des sociétés musulmanes et concluent que l’islam y est certainement pour quelque chose. Ceux qui ne soutiennent pas cet usage, expliquent ces caractéristiques sans faire référence à l’islam ou soulignent les multiples différences quant aux détails et aux mentalités.

Les partisans de l’usage du terme islam pour désigner exclusivement la religion soutiennent que le terme n’aide pas à comprendre l’économie, la guerre, la vie urbaine, l’organisation sociale ou d’autres facettes de la société musulmane entièrement tributaires de facteurs liés à l’espace et au temps, de développements historiques spécifiques. Pour preuve, ils soulignent la grande diversité parmi les musulmans allant des premières tribus d’Arabie aux métropoles d’aujourd’hui, des savanes d’Afrique de l’Ouest aux tropiques d’Indonésie. Ils observent que les musulmans d’une région donnée, prenons le sud de l’Inde, partagent plus avec les non-musulmans vivant autour d’eux qu’avec les musulmans d’un endroit éloigné, par exemple les Balkans. Ils ne supportent pas qu’on s’empare de l’islam pour lui attribuer pratiquement tout.

Les partisans d’un usage du mot Islam au sens large reconnaissent l’importance du temps et de l’espace mais indiquent que l’influence de l’islam se fait sentir dans de nombreux domaines au-delà de l’aspect strictement spirituel. En premier lieu, l’islam comprend un code de lois, la charia, qui réglemente pratiquement tous les aspects de l’activité humaine. Deuxièmement, l’islam a historiquement apporté avec lui un grand nombre de coutumes, d’attitudes et d’institutions qui, bien que non requises par la charia, sont devenues caractéristiques de la société musulmane. Il s’agit notamment des méthodes d’éducation, de la place des femmes dans la société, des relations entre gouvernants et gouvernés et des réactions face à l’Occident moderne. Plus une communauté est profondément islamisée, plus elle partage avec d’autres musulmans à cet égard. Malgré de nombreuses variantes, des thèmes clés réapparaissent constamment parmi les musulmans, depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Indonésie, du VIIe siècle à nos jours.

Les muqarnas sont des éléments spécifiquement musulmans qu’on retrouve dans de nombreuses régions du monde musulman.

Daniel Pipes est l’auteur de Slave Soldiers and Islam (New Haven, 1981). Il publie régulièrement dans la presse nationale sur l’actualité au Moyen-Orient et dans le monde musulman. Il est actuellement attaché au Département d’histoire de l’Université de Chicago.

Daniel Pipes

  • [1] Les zones tampons comprennent : la mer Méditerranée, la mer de Marmara, la mer Noire, les montagnes du Caucase, la mer Caspienne, la steppe kazakhe, l’Hindou Kouch, les déserts d’Afghanistan, du Rajasthan, du Sistan et du Balouchistan, l’océan Indien, le golfe Persique, le désert de Nubie et le désert de Libye.
  • [2] L’hellénisme est la période la plus courte en Iran (jusqu’au début du IIIe siècle après J.-C.) et la plus longue en Anatolie (un millénaire de plus).
  • [3] Deux autres significations existent également : habitants arabophones du désert (cette acception est couramment utilisée chez les arabophones eux-mêmes mais rarement en anglais) et musulmans. Bien que l’on assimile assez souvent Arabes et musulmans, il s’agit là d’une confusion tout à fait erronée. Certains arabophones ne sont pas musulmans et la plupart des musulmans ne parlent pas arabe.
  • [4] Y compris également de petits nombres en Iran, en Turquie, en Asie centrale et ailleurs.
  • [5] Avant l’époque contemporaine, le sens le plus large accordé au mot « arabe » n’avait absolument aucune validité. Inutile de dire qu’Israël n’existait pas et que les arabophones n’avaient aucune identité politique. Sur le plan culturel le terme est également dépourvu d’utilité car si tous les arabophones d’alors et d’aujourd’hui partageaient une haute culture commune, il en allait de même pour de nombreux autres musulmans. Jusqu’à récemment, les musulmans instruits apprenaient l’arabe pour étudier les textes religieux et juridiques. La connaissance de la langue leur ouvrait alors la voie vers la participation à la haute culture arabe. Les belles lettres et la pensée abstraite exprimées en arabe ont continué à faire partie de l’héritage islamique commun jusqu’à l’époque contemporaine où la plupart des arabophones non natifs ont abandonné l’arabe au profit des langues européennes.
  • [6] Bien entendu, antisémite n’est qu’une façon moderne de dire anti-juif et peu de gens le comprennent comme autre chose. Pourtant l’inexactitude de ce terme est dommageable. Certains antisémites invoquent leur affection pour les arabophones dans le but de prouver qu’ils ne sont pas antisémites. Quant aux Arabes, ils peuvent prétendre qu’étant eux-mêmes sémites, ils ne peuvent être antisémites.
  • [7] De façon illogique, certains utilisent aussi « Islam » comme expression géographique.

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