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LA BALLADE DE SANS-NOM / H. Goël. Extrait N°5 : LA GARE

By 25 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

 

LA GARE

Sag-Mo, sa fille Sans-Nom et Il-Li Yii stationnent sur le quai de la gare de Deng-Tzou. Une gare sans chef, sans buffet ni guichet. Juste un méchant baraquement en planches coincé entre deux montagnes qui s’élèvent si haut et si sévères dans l’esprit rêveur de l’enfant. « Sans doute des colonnes dédiées au culte d’un dieu ancien », songe-t-elle. Les enfants ont de terribles éclairs de lucidité par on ne sait quel instinct ! Un dieu qu’elle scrute comme s’il devait apparaître là-haut au sommet d’un roc. Et elle y croit, elle y croit, gémit à petite voix étouffée et pleure, pleure…

Sans-Nom est à peine âgée de cinq ans et sa mère a décidé de quitter le village, seule.

Au loin et vite ce sont alors deux petits yeux rouges  clignotant à l’arrière du wagon de queue qui s’éloigne.

 

Plus loin, plus haut encore que les montagnes, quelques choucas tournoient, deviennent pour un instant pépites d’or noyées dans un soleil peu à peu happé par le gris des nuages.

 

Plus tard dans ses moments de solitude et sur l’écran de ses nuits d’angoisse, Sans-Nom fera souvent surgir devant ses yeux deux petites braises, deux petits macarons rouges chantonnant : « Je m’en vais, je m’en vais, je m’en vais… »

 

Sans-Nom se souviendra longtemps  aussi du vacarme que faisaient  les roues de fer des wagons très obéissants derrière la loco. « Tagadang! Tagadang! Tagadang! » faisaient les antiques roues à rayons. « TA-GA-DANG ! ». Comme de vieux soleils malades  dans les odeurs de  graisse et de rouille. C’était aussi, ce « Tagadang », l’annonce dans le matin clairet d’un ailleurs, un ailleurs comme celui clamé  dans les rayons de la Bibliothèque de Fa-Leu par les naïfs chromos dans le livre d’Histoire de France avec leurs drôles de guerriers à longues  et épaisses moustaches.

Sa mère en avait ramené jadis de chez un bouquiniste une caisse pleine de ces livres. Recueils de poésie, romans de quatre sous et catalogues de haute couture où de belles étrangères ont toujours des joues si rouges ou des sourires d’Italiennes. Il y avait aussi le regard vague et mat de hongroises inaccessibles. Des livres abandonnés dans un quelconque hôtel par un étranger, une étrangère… Et Sans-Nom, plus tard  les approchera avec circonspection. Il seront tâtés, scrutés et finalement  …religieusement ouverts.

 

Sa mère et le cousin Li, eux, les feuilletaient souvent avec des « Oh ! », des «Ah ! » très sonores.  Devant ces reliques d’ailleurs, dans une exaltation de faux départs pour le vaste monde, ils avaient de longs soupirs et de terribles danses dégingandées autour des tables. Les doigts dans le nez ou dans les oreilles, simulant quelque folie de papous inventés,  ils allaient le visage grimé des cendres des feux éteints sous les lessiveuses et les yeux maquillés de groseilles  rouges écrasées. Avec des larmes, parfois.

Et  c’est pour cet ailleurs longtemps convoité au travers d’ images d’Epinal que cette mère est partie. Et dans son coeur, l’enfant achète elle aussi maintenant « son billet de départ » et elle fredonne souvent : « Tagadang, Tagadang, Tagadang! »

 

Sans-Nom est le prénom que de partout l’on a donné à la petite. C’est venu ainsi, presque par hasard, comme une mauvaise nouvelle, un mal de tête ou comme un mal de vivre à marée basse. Ainsi se sont vengées les furieuses du tribunal improvisé. Ainsi a laissé faire Sag-Mo qui a accouché de sa fille, dans une chambrette obscure du vieux port.

Là, à l’autre bout de l’embarcadère où se réunissent les hommes pour la pêche, Sag-Mo s’est vite désintéressée de l’enfant …

 

Longtemps Sag-Mo enceinte avait  tenté toute sorte d’approches vers Li, misant sur la faiblesse du bonhomme. Après tout, et elle le sait si bien, dans leurs duos d’enfants elle était le garçon et lui la fille.  « Il faudra bien qu’il se soumette une fois encore », grognait-elle en aparté!

De longs silences interrogateurs, graves et épicés d’un zeste d ’apitoiement sur soi surgirent là où jadis tout était taquineries furieuses, embardées folles. Des oeillades  attendries, de longs soupirs et des mains jointes, pieusement posées sur les genoux, toutes sortes de pauses se sont succédées durant des semaines, avec quelquefois des langueurs posées sur des déambulations invraisemblables ! A pas menus ou lents ou en staccatos furieux tout cela était censés atteindre Li, éveiller compassion….et reconnaissance d’une paternité qui n’était pas la sienne.

Mais il n’y aura point d’attendrissement dans le coeur de l’homme qui rêve de tritons et de canaux  tranquilles pour des parties de pêche éternelles. Et plus Sag-Mo s’évertuera à faire comprendre ses intentions, plus son cousin semblera se replier et se dissoudre. C’est qu’il est bougre et tenace, l’homme. N’étant pas le père, il ne serait pas l’époux. Ainsi en a-t-il décidé. Un reste d’orgueil…Après le départ de Sag-Mo Li deviendra le gardien non avoué de l’enfant, le seul lien qui lui restait avec celle qu’il aimait en secret

Tagadang, tagadang,tagadang !

 

 

 

 

 

 

 

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