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INSEPARABLES de Haïm Goël / Extrait N° 31 : Chapitre 10 / Quand la musique baroque (mais aussi le jazz, les musiques folkloriques, le chant, etc) confirme les principes bibliques. Une démonstration magistrale du principe N°1 et N°2 en action.

CHAPITRE 10

 

Quand la musique baroque (mais aussi le jazz,

les musiques folkloriques, le chant, etc) confirme les principes bibliques.

 

Une démonstration magistrale du principe N°1 et N°2 en action.

 

 

 

 

D’entrée de jeu, signalons que la musique baroque est un pinacle, n’en déplaise aux sourds et aux aveugles, et elle nous a amené à ce pinacle bien des musiciens exceptionnels : Bach, Vivaldi, Haendel pour ne citer qu’eux. Il en existe bien d’autres et depuis plusieurs décennies ils sont, c’est plus qu’heureux, enfin redécouverts, tel l’admirable Allemand Schutz par exemple.

 

Dans une période de ma jeunesse particulièrement pénible émotionnellement et psychologiquement, j’eus le privilège de découvrir et d’écouter celui qui est sans doute le maître de la flûte baroque au XXème siècle.

 

Je possédais une discothèque classique de base, simple mais sophistiquée dans ses choix d’interprètes ; mais vous dire combien de fois dans ces années-là,  en une seule journée, j’ai pu poser sur le plateau mes deux 33 tours de musique baroque interprétée par Frans Brüggen m’est impossible. User de qualificatifs ici pour  exprimer mon ressenti à l’écoute de Brüggen, je m’y refuse également, car en certaines circonstances il n‘y a pas de mots sinon qu’il existe un au-delà des mots et qu’il serait donc inapproprié, quasi indécent de vouloir décrire. Au-delà d’un certain seuil seul le silence sublime peut exprimer l’admiration.

 

Brüggen et la musique baroque ? Qu’avaient-ils donc de si particulier pour amener dans une passe si difficile de ma vie, à relent de crise identitaire et spirituelle, un apaisement si profond, une joie mêlée d’une espérance à ce point indicible ?

Et plus, bien plus, quelque chose comme « un horizon à l’horizon ». Quelque chose comme l’au-delà terriblement intelligent d’une candeur sensible et posée. Et en prime une jubilation aussi  librement offerte. Cela, cette chose posée là comme un remugle éternel au sommet de l’âme si étrangement et si profondément vivifiée, qu’était-ce ? J’ai dès lors aimé Frans Brüggen d’un amour de frère éternel.

 

Sur le coup, je ne l’identifiai pas bien sûr, mais l’expérience vécue et décrite plus loin au cours d’un stage de musique baroque suivi par mon fils Isaac au cours de l’été 2006 fut un déclencheur magistral qui m’aida à identifier ce qui m’était arrivé plus de trente années  auparavant.

 

D’où provenait cette impression de bonheur où se réconcilie l’au-delà de tous les contraires  qui ne seraient jamais venus en guerre ?

Dans cet univers de sons-là, la matière et l’esprit allaient de pair comme jamais. Loin de l’éclat parfois surfait, tourmenté, inquiet de certaines productions romantiques, jaillissait une humilité d’appréhension et d’interprétation  propre à la partition, à l’auteur ainsi qu’au grand interprète Brüggen et qui mettait en valeur un extraordinaire réservoir de trésors musicaux et spirituels.

Un domaine des sons où  le son  est plus grand que  le nerf.

 

L’esprit de l’époque  baroque en musique ouvrait la porte à cette majesté qui ne se nomme jamais mais s’incarne là où en fait elle préexiste. Et j’assume la contradiction apparente. Car nous  allons à  l’Esprit, ici ! Ceci  est capital car il  s’agit  d’une « majesté » qui, pour  le  dire,  transporte avec soi la marque d’un monde de principes presque perdus pour l’homme contemporain.

Dans cette musique baroque la chose magnifiée trouvait sa place de toute évidence, en devenait le cœur, la ligne d’horizon substantielle, inaltérable. Il devait y avoir là un principe relationnel N°1 et N°2 en action qu’il fallait découvrir.

De cette époque « brüggenienne » de ma vie de mélomane et de l’expérience vécue au contact de Messieurs Boulet et Moroney, remarquables professeurs au stage de musique baroque auquel participa mon fils Isaac durant l’été 2006 dans la région de Vielsalm en Belgique, me reste une  perception et une compréhension (d’amateur, certes, certes) de ce qu’est la musique baroque. Oserai-je le dire : de la musique tout simplement ?

Car qu’est-ce que la musique, si ce n’est d’abord dans l’aube d’un silence primordial un immense réservoir de sons et d’harmonies (le lieu, la provenance, le Maître de cet univers de sons ? D.ieu évidemment) auquel nul n’a accès par volonté ni encore moins autorité et que le grand compositeur, comme le grand interprète, avec une profonde humilité* apprécie dans l’écoute pour en  capter une part ?

Quant  au lieu et à la formule de cette captation, qui les sait ?  Gageons  pourtant  que c’est

une question de choix à condition qu’il y ait l’amour pour cela…

Je pense, et qu’on me pardonne si je suis hérétique aux yeux de certains, qu’un vrai musicien, compositeur ou  interprète, ne « fait »  jamais  de  musique.  Il  la  reçoit  dans   un

certain silence et il la restitue, ou plutôt il laisse le silence primordial la restituer en lui au travers  de  « l’instrument »  qu’il  devient  alors. En dehors de cela on est dans le règne des

 

* Le mot a été à ce point galvaudé que j’hésite à l’employer. Je ne parle pas ici de cette fausse humilité qui n’est le plus souvent qu’une pause un peu lâche ou l’expression d’un nervosisme apeuré mais de l’humilité comme pause jubilatoire de l’attente de…

fabricants de  sons dont notre monde surmédiatisé et pourtant désespérément solitaire est  tellement prolixe.

 

Heinrich Heine disait en mourant « Mehr Licht ! », (plus de lumière !). Dans ce siècle de vacarme stupide  je dis de plus en plus souvent, écorché : « mehr ruhe ! » Du silence, du beau silence, je vous prie…

Pour mieux rester en communion avec  le beau réservoir des sons qui se donnent à l’esprit d’abord, au cœur ensuite.

 

Et ceci implique aussi la voix humaine. Il existe une vulgarité des sons dans la musique et les discours d’hommes qui devient insupportable et de façon paroxystique dans ce temps.

De ce grand réservoir  de sons et d’harmonies où tout réside, le musicien perçoit et reçoit.

C’est pour cela qu’il devient un grand musicien, car la source est grande. Ceci n’exclut pas bien sûr qu’il faille se munir de tout l’outillage de la pratique et de  travailler beaucoup. C’est un tout autre aspect des choses mais qui mérite son introspection ou ses enquêtes. Par exemple, que se passe-t-il entre un maître (N°1) et un élève (N°2) avant que ce N°2 ne devienne à son tour un N°1 ?

Formidable terrain d’enquête et de joies spirituelles profondes, hélas de plus en plus négligé et qu’il serait intéressant d’entendre développer par des professionnels de la musique. En attendant ce jour béni, merci Messieurs Moroney et Boulet de perpétuer encore et encore vos stages, vos séminaires et d’y recevoir de simples mélomanes comme moi en même temps que vos élèves.

 

L’exercice de la réception musicale à partir du « grand réservoir » n’est pas pénible, il s’agit prioritairement de grâce.

 

Capter en se rendant éminemment disponible, une disponibilité qui est aussi une grâce, car lorsque la chose est acquise elle participe alors d’un univers du don de la musique toujours plus continu et généreux qui place vite le musicien ainsi d’ailleurs que le simple auditeur dans la situation d’être dépassé par la force, la fréquence ou la richesse de ces « inspirations ».

 

Des inspirations qui ne sont d’ailleurs que des expirations, des restitutions. A l’écoute d’un concert, le véritable mélomane en état de grâce ne s’y trompera pas. Y aurait-il d’ailleurs un musicien qui sommeille en tout mélomane digne de ce nom ? Je me souviens ainsi avoir écouté un concert techniquement très prétentieux. Il s’agissait d’un morceau de musique du grand Mozart. A l’issue du concert je dus conclure que l’on avait joué une partition de Mozart mais que Mozart n’avait pas été invité…Ce qui est quand même regrettable.

Plus l’humilité réelle de l’être sera grande, plus l‘exercice sera convaincant. La musique et la musique baroque particulièrement sont une grande école d’humilité joyeuse, jubilatoire qui implique aussi une soumission au devoir de silence.

Combien le monde des sons est grand et le mental de l’homme sensible. Combien  gâchent cela en écoute de tout et de rien. Une seule intolérance devrait faire école, c’est l’intolérance face au son non inspiré. Ainsi j’ai parfois perçu certains timbres de voix, certaines façons de poser un discours, une voix, comme une réelle tragédie métaphysique.

 

 

Belgique, près de Vielsalm /Ardennes.

Séminaire  de musique baroque : Classe de Monsieur Moroney,  juillet 2006.

 

Fréquentant l’atelier de Monsieur Moroney comme auditeur avec mon épouse, j’avais pris nombre de notes précieuses dans un  carnet  spécial : noms des  compositeurs, résumé des

échanges entre maîtres de stage et élèves, échanges pointus avec Messieurs Moroney, Boulet et d’autres. Hélas,  lors  d’un  déplacement ultérieur, ce carnet de notes qui me suivait partout fut perdu.

 

Je ne puis donc alimenter le témoignage qui suit des détails précis qu’il faudrait y apporter et c’est infiniment regrettable.

 

Classe de Monsieur Moroney.

 

Monsieur Moroney invite une jeune femme à interpréter un morceau préparé par elle pour le clavecin. Il s’agit d’un morceau d’un musicien italien, Scarlatti. La jeune femme interprète et nous sommes à l’écoute de quelque chose de valable techniquement mais qui se cherche encore, me semble-t-il, du côté du souffle de l’inspiration, d’un branchement plus accompli, plus conscient au  grand réservoir des sons, « de La Musique ».

 

Fin d’interprétation et regards mi-inquiets, mi-assurés de l’élève vers Monsieur Moroney.

 

Commentaire de Monsieur Moroney :

– «Parfait, vous êtes prête pour un concert. » Monsieur Moroney faisait sans doute plus allusion à l’assurance  de l’interprète qu’à son jeu  (ce commentaire n’engage que moi).

– silence…

– «Mais j’ai quand même une question importante à vous poser. Pourquoi ne jouez-vous pas la reprise ? »

– Silence…

– «Vous ne jouez pas la reprise parce que vous avez cédé à un travers commun aujourd’hui qui vient d’une école ‘moderniste’ (du XVIIIéme ? J’ai perdu mes notes et ne me souviens plus du discours précis de Mr Moroney à ce sujet. Que Mr Moroney pardonne mon inculture musicale si elle apparaît ici) qui répand cette option invalidante en ce qui concerne la musique baroque. Mademoiselle, si la structure de ce morceau est composée d’un corpus qui pose dans un premier temps les piliers, l’architecture du morceau, le fait de jouer la reprise est absolument essentiel pour transporter ce corpus à l’accomplissement, à son essor complet, à l’apogée. La reprise n’est pas vaine redondance, loin de là…. »

 

C’est à cet instant que, comme Nietzsche l’exprime dans un de ses écrits cités plus haut au chapitre (Ainsi parlait Zarathoustra*), pour moi soudain, 1 devint 2  et je compris que la musique baroque était particulièrement construite sur un principe essentiel qui veut que l’on pose dans un premier temps des piliers, « des principes », donc un univers N°1 et que les reprises ont pour rôle de magnifier  ces « principes », ces piliers posés dans un premier temps.

Et  nous sommes alors là face à  un univers N°2  où l’on magnifie.

 

                    *J’étais assis à attendre, à attendre, sans rien attendre,

                    Par-delà le bien et le mal, jouissant de la lumière,

                    Tantôt de l’ombre, tout jeu seulement,

                    Tout lac, tout midi, temps sans but.

                    Et soudain, amie ! Un devint Deux…  (Nietzsche – Ainsi  parlait Zarathoustra)

 

 

Notez le cadre intemporel de ce texte. Cadre plus que poétique, quasi-métaphysique qui renvoie à cet aspect d’intemporalité que l’on rencontre toujours au final en Musique baroque

 

La chose était éclatante d’évidence : la musique baroque transporte une construction et un univers qui la relie à un cadre métaphysique. C’est sa force et c’est ce qu’à travers le génie d’interprétation de Frans Brüggen j’avais saisi avec le cœur des années auparavant.

Le professeur continuera son conseil à l’élève en lui parlant de la rhétorique (Aristote), qui véhicule ces mêmes principes. Une remarque ou l’autre dont je me souviens encore concernant les reprises : « Mademoiselle, il convient de faire ressortir ce qui est surprenant et non ce qui est évident ».

Nous sommes ici en plein univers d’essence N°2 évidemment. Magnifions ! Une de mes conclusions personnelles ce jour-là fut qu’en musique les principes posés en premier doivent trouver leur « incandescence » spirituelle et sonore au travers des reprises.

 

Est-ce le cas dans d’autres domaines ? C’est le cas dans tous les autres domaines de la vie.

 

Observons, les jeunes pousses dans la forêt ne sont-elles pas magnifiées par la forêt qu’elles deviennent ? L’été ne magnifie-t-il pas le printemps ? En musique encore, la partition, l’instrument ne sont-ils pas N°1 quand l’interprète devient N°2 subtil?

 

Je l’ai déjà écrit, la perte de mes notes m’invalide énormément dans mon propos ici et j’en suis désolé car j’aurais aimé rendre bien plus hommage à une musique qui transporte à ce point des principes divins.

 

Je ne puis être en reste avec Monsieur Boulet, organisateur du stage, et son aimable permission d’assister à une de ses classes.

Une classe remarquable de sens pédagogique où j’eus le privilège et la joie extrême d’entendre le professeur répéter à ses élèves les mêmes principes des piliers posés et ensuite repris, magnifiés chez Jean-Sébastien Bach comme essentiels, même si certains se plaignent que chez Bach la première étape semble parfois un peu envahissante. A moins que Bach, chrétien authentique,  n’eût trop fréquenté pour les oreilles agnostiques impatientes et contemporaines la sphère des principes qui relèvent de l’univers N°1…Ce qui est probablement le cas et fait office de  réponse.

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