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LA BALLADE DE SANS-NOM / Extrait N° 10 : La Grand Poste (suite) : Sans-Nom : « Ils l’ont confronté… alors ? » « Ils l’ont confronté », continue Polsky-Fal, « à un professeur de mathématiques. Le genre « je sais, je sais ». Tout mon beau-père. Toi, tu ne sais pas, mais lui, c’est « je sais ». Un point c’est tout. Tu te demandes d’ailleurs tout de suite de quoi tu vas pouvoir parler avec ce genre de gars quand tu le rencontres, parce qu’il sait tout, lui.

By 31 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

Sans-Nom : « Ils l’ont confronté… alors ? »
« Ils l’ont confronté », continue Polsky-Fal, « à un professeur de mathématiques. Le genre « je sais, je sais ». Tout mon beau-père. Toi, tu ne sais pas, mais lui, c’est « je sais ». Un point c’est tout. Tu te demandes d’ailleurs tout de suite de quoi tu vas pouvoir parler avec ce genre de gars quand tu le rencontres, parce qu’il sait tout, lui.

« La suite, s’il te plaît », fait goguenard Dreyfus.

« La suite, bon, la suite ? C’est génial et… »

Dreyfus: « La suite, tout de suite, s’il te plaît! »

Polsky Fal: « Bon et bien voilà : Le matheux, au départ, tu le prends pour une espèce de philosophe parce qu’il a un grand front et une dégaine d’intello. Mais très vite, tu comprends que c’est un matheux, rien qu’un matheux. Il a des yeux bleus terribles qui répètent sans arrêt la même chose : « Je sais, je sais, je sais ! ». Il pose une question à Kaspar, dont on ne sait pas, vu son passé, s’il est idiot ou simplement encombré. La question, la voici : « Kaspar, il y a deux villages. » Et il désigne deux tasses de café qui sont sur la table et qu’il dispose à une certaine distance l’une de l’autre. « L’un de ces villages est appelé le village des menteurs, car tout le monde y ment. Dans l’autre village, tous disent toujours la vérité. Deux routes partent de ces villages et se rejoignent. Tu te trouves, Kaspar, à l’intersection de ces deux routes et tu dois essayer de savoir si l’homme qui vient à toi vient du village de la vérité ou du village du mensonge. Tu disposes d’une seule question, Kaspar. Quelle est cette question ? » Vous devriez voir la tête du matheux quand il termine sa phrase. Il se redresse, tellement sûr de lui, qu’on l’imagine juché sur un paratonnerre. Raide,… raide! Vous voyez le genre ? »

« Et après ? » interroge Dreyfus.

« Alors, bien sûr, tu te mets à réfléchir. Et tu te dis que si c’est le gars du village de la vérité et qu’il te dit la vérité en te disant d’où il vient, tu ne peux pas le croire nécessairement, car tu ne sais pas s’il vient du village de la vérité. Quant au gars qui vient du village du mensonge, tu as le même problème avec lui. Alors, tu assistes au triomphe du matheux dans le film, car il est certain que le gars Kaspar ne peut trouver une réponse logique. Et il fait erreur. Parce que Kaspar dit qu’il a une question à poser au bonhomme .
Ecoutez, c’est génial ! Je vais vous mimer Kaspar : « Je demanderai au personnage arrivé au carrefour s’il est une grenouille verte. S’il vient du village de la vérité, il me répondra automatiquement non. S’il vient du village du mensonge, il sera obligé de me répondre qu’il est une grenouille verte. » C’est super, non ? ! C’est pas mal, pour un gars encombré. Et c’est logique, non ? Et bien, mon beau-père qui regardait le film a juste dit : « C’est idiot, c’est totalement idiot ! »

« Et le matheux, dans le film ? » demande Sans-Nom.

« Il déclare que ce n’est pas une bonne question, car, selon lui, elle ne repose pas sur la logique de la double négation et il ajoute :
« A l’université, on ne m’a pas appris à penser, mais à déduire, seulement à déduire. »
J’ai eu ensuite pendant quelques jours de nombreuses discussions avec mon beau-père, qui m’a vanté tous les mérites de la science moderne. Il se pâme, par exemple, devant les dernières recherches en matière d’A.D.N. qui permettront, si j’ai bien compris, de reculer bientôt de quelques années l’échéance de la mort.
« OK ! » lui ai-je dit. « Mais nous continuerons tous à mourir et toute ta science n’a aucune réponse à cela. Pourquoi un jour à telle heure, un homme, une femme, meurt-il à tout jamais et disparaît-il ? »

« Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ? »

« Il m’a répondu qu’il était humble et qu’il préférait se contenter de ce qu’il pouvait mesurer. Il a longuement regardé ma mère et pour conclure il m’a dit, comme pour se débarrasser de moi : « Mais va donc jouer avec ta tortue ! Ce sera un bon exercice de sciences naturelles et d’observation. Reviens dans une heure avec une description détaillée, couchée sur papier, s’il te plaît. »
Je vous assure, à ce moment-là, il avait aussi la tête du gars dans un paratonnerre. Quelques jours après, j’ai trouvé ma tortue à sa place habituelle dans le jardin, et je l’ai soulevée pour la regarder dans les yeux et toucher délicatement du bout de l’index le petit bec en corne qu’elle a en guise de bouche. Elle n’avait plus d’yeux ! Les fourmis les lui avaient mangés. Les écailles de ses pattes commençaient à noircir. Les quatre pattes séchées avec les petites griffes au bout tenaient encore au corps à l’intérieur de la carapace. J’ai posé ma tortue morte en plein milieu du bureau de mon beau-père, avec un mot : « Après l’avoir longuement observée, si tu peux me faire un rapport et surtout me donner une réponse, alors, fais-le moi savoir. Je ne te reverrai pas d’ici là. Adieu, paratonnerre ! »

« C’est vache, je sais », conclut Polsky-Fal , « mais c’est ainsi . Et voilà! Je suis ici, maintenant », finit-il en levant les yeux vers ses deux amis, l’air de demander s’ils lui garderont leur estime.

« Allez ! Viens, Polsky », lance Dreyfus. « Nous avons un rendez-vous avec un ponte des Kaisers. Ne l’oubliez pas. Moi, j’y vais en observateur qui se marre, mais vous en tant que candidats…Hum ! Tu viens, Sans-Nom ? Je vous raconterai mon histoire en cours de route. Tu sais, Polsky, des hommes comme ton beau-père, j’en ai connu aussi. Comme le dit le paratonnerre dans le film, ils n’ont pas appris à penser avec leur coeur. Et beaucoup même refusent de penser. Penser, ça fait peur. Tu t’es mis en route et tu es venu jusqu’ici parce que tu as décidé de penser. Tu t’es mis en route pour chercher et si possible trouver. Tu as quitté la banquise où les pingouins criaillent ensemble et battent l’air en mesure avec leurs bouts d’ailes qui ne sont que des moignons. Si on reste trop longtemps sur cette banquise, on ne peut plus s’envoler. Les pingouins, ça ne connaît que les banquises. Mais prends garde, tu souhaites rejoindre les Kaisers et c’est au fond parce que tu as besoin d’être rassuré. Les Kaisers, c’est fatalement déjà le début d’une autre banquise. T’y as pensé ?
Et toi, Sans-Nom, la bague que tu caresses à ton doigt, la pierre que tu polis, là, entre ton pouce et ton index, c’est ta petite banquise ? Il faudra que tu nous expliques. Moi, j’ai débusqué et je débusque encore et encore toutes les banquises que je veux fuir dans ma vie. Tu vois, la question que tu as posée à ton beau-père, Polsky, au fond, elle est un peu idiote. Qui peut savoir d’où il vient et s’il vient de quelque part ? Seul Dieu, s’il existe, sait cela. Oui Dieu! Il faut bien qu’il existe quelqu’un,… sinon qui saurait quoi sur nous ? Tout au fond, je crois qu’il existe quelqu’un qui nous regarde, qui nous observe, mais pas comme toi ou moi nous pouvons regarder, observer. C’est quelque chose que je sais, sans pouvoir te l’expliquer. Et je sais que plus je fuis les banquises, plus Il me regarde. Et il m’arrive de drôles d’expériences… Par exemple, les anges. Je suis sûr, maintenant, qu’ils existent.
Quand j’étais tout petit, dans un train, mon père et ma mère m’ont surpris en train de lire le journal. J’avais appris à lire tout seul. Un peu plus tard, j’ai eu droit, sur les bancs d’école, à ma première leçon d’arithmétique. Sur le pupitre de bois sur lequel étaient rangés mon porte-plume, mon beau cahier de lecture, un buvard, ma gomme et mes livres, on disposa un jour quatre capsules de bouteilles de bière et puis quatre autres encore. De ces huit rondelles dentelées et pliées en leur milieu et à l’intérieur desquelles était collée une capsule de liège, se dégageait pour moi une menace, leur laideur. C’est du moins ce que je ressentis violemment. On voulait m’apprendre que quatre plus quatre font huit et je n’éprouvais aucune difficulté à le comprendre, bien sûr. Mais j’aimais bien plus les rainures qui couraient tout au long du bois de mon pupitre, presque à l’infini. Mon esprit se plaisait à imaginer leur beau ramage mystérieux au cœur des nuits. Dans la brillance qui serpentait entre deux rainures brunes ou jaunes, j’entendais les cris et les chuintements de millions de petits êtres invisibles. Plus tard, tu vois, j’apprendrai qu’il existe des atomes.
J’aimais plus encore la couleur rose de mon buvard. Et c’est avec une infinie émotion et des larmes quelquefois que je le regardais éponger inexorablement quelques taches d’une encre si noire. Le rose de mon buvard, dont le toucher était si doux, c’était comme de la chair tendre, comme du sang. Plus tard, j’ai lu dans un livre, dans une bible je crois, que « le sang c’est la vie ».
Mais j’aimais par-dessus tout les belles lettres avec leurs gros jambages candides et disponibles. Je pouvais à partir de leurs traits brefs et de leurs courbes tracées par des mains amoureuses et paisibles, m’évader loin, n’importe où… Ah, que de voyages n’ai-je rêvés avec les beaux grands L pudiques ou avec les lents, les besogneux et aimables M! Ah, les M comme des chenilles à la queue leu leu ou comme de mystérieux convois ferroviaires ! Et puis vous comprenez, les mots, les beaux mots, les sons qui vous emmènent dans des mondes sacrés. Comment dire?…
Un jour, notre rabbin, à la synagogue, nous a expliqué que Dieu a tout créé avec des mots. Cela, je l’ai cru, comme ça, d’intuition. Et je crois qu’il y a là quelque chose qu’on ne pourra jamais mesurer ni avec des capsules de bière, ni avec des chiffres, ni peut-être même avec des mots.
Mon frère, quand il joue du violon, il dessine en creux, dans l’air et dans mon coeur, l’écho de mots ineffables et jamais dits. Alors devant les huit bouchons soigneusement alignés comme des petits tampons d’angoisse, là sur ma table d’écolier, j’ai ressenti quelque chose d’atroce qui m’a serré le coeur et j’ai compris ce qu’était la laideur. Cela a produit en moi un désir de fuite éperdue. Et à cet instant j’ai décidé, vous entendez, j’ai choisi que je n’étudierais jamais les mathématiques. Vous voyez, c’est pour cela que je crois aux anges, car il devait y avoir quelqu’un à côté de moi pour me faire réagir et m’influencer à ce point. Oui, je crois à l’existence des anges ! Je me souviens, le jour de mon arrivée dans cette ville, je traversais la place Saint-Aldebert noire de monde. Et je les ai vus, les anges. Au-dessus de la foule, très haut, à six ou sept mètres, il y en avait des centaines et des centaines. Peut-être y en avait-il un par personne. Il m’a semblé qu’ils tenaient des espèces de cruches ou des récipients indéfinissables et qu’ils versaient une eau claire, dorée. J’ai composé ce texte pour m’en souvenir : « Quels sont ces anges détaxant l’eau blonde sur la tête des foules ? »

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