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LA BALLADE DE SANS-NOM de H. Goël / Extrait N° 8 : LA GRAND POSTE / En franchissant la porte de la Grand-Poste cette après-midi-là, Sans-Nom a le coeur oblitéré d’un tampon d’angoisse.

By 28 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

LA GRAND POSTE

 

En franchissant la porte de la Grand-Poste cette après-midi-là, Sans-Nom a le coeur oblitéré d’un tampon d’angoisse. Angoisse qu’il y ait du courrier en poste restante ou peut-être… qu’il n’y en ait pas. Au centre de la poste où elle déboule,  une trentaine d’alvéoles aux parois de verre dépoli se recroquevillent sous les vagues d’un énorme charivari. Devant chaque loge, une petite table, un tabouret et tout un univers de gens affairés. Petites vieilles au regard apeuré, enfants criards et morveux. Ailleurs des poings gigantesques s’abattent, venus de nulle part, sur des timbres à coller. Et puis l’écho de tout cela qui s’évade haut sous les immenses plafonds qui boivent tout, réceptacles jaunis de tant de secrets, de nostalgies, de tant  d’espérances enfuies.

 

Le regard faussement absent et le sourire moqueur de l’homme auquel elle s’adresse  griffent comme un méchant venin, le ventre de l’adolescente.

Sans-Nom, penchée à travers l’ouverture du guichet, l’observe marcher quand il vient à elle. Il a un pas lent et lourd, fiché qu’il est en d’épaisses godasses noires qui craquent de partout.

 

C’est clair, il possède ce lieu. Il est chez lui ! Il y vit depuis si longtemps… Le bonhomme, on dirait une tour en marche. Les quatre boutons dorés de son habit brillent comme de petits fauves nocturnes. L’homme marche, ombre dans une semi-pénombre, entre d’immenses casiers qui dégorgent de courriers en attente. Il est massif, très haut et sa tête semble mal accrochée sur un grand buste. Elle dodeline de gauche et de droite et d’avant en arrière comme une poire trop mûre, prête à choir. Seul le regard  de l’homme qui cherche à contrôler tout l’environnement, inquisiteur et inquiet tout à la fois, explique cet étrange mouvement du chef. A observer cette puissante carcasse d’homme on imagine un destin de héros, une espèce de Jean Valjean sur le retour. On se reprend vite pourtant, avec un frisson malsain, car le grand coffre est vide. C’est évident.

 

« Les assis… » rêve tout haut Sans-Nom, et elle récite de mémoire et puis chantonne à mi-voix car elle a découvert Ferré en afficionado de Rimbaud qu’elle est devenue, en digne fille de sa mère évadée:

 

 

Noirs de loupe, grêlés, les yeux cerclés de bagues

   Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,

   Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

   Comme les floraisons lépreuses des vieux murs;

 

   Ils ont greffé dans des amours épileptiques

   Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs

   De leurs chaise aux barreaux rachitiques…..

 

 

Lorsque l’homme arrive au comptoir, elle ne voit que sa main. Une main grande, aux ongles gris et sales. Entre le pouce et l’index il tient trois enveloppes, une bleue, une rose et une troisième, très grande et presque entièrement tapissée de timbres africains.

Son coeur a bondi et déjà Sans-Nom ouvre à pleines dents l’enveloppe bleue venue des U.S.A.  Déchirée l’enveloppe devient un fourreau et son court nez pointu devient  trompe pour y flairer une trace de la mère perdue, un parfum de Sag-Mo. Quelque chose qui ramènerait à la mémoire de Sans-Nom  un papillon vieux sur le pavillon de son âme.

Mais elle ne capte que l’humeur hautaine des règlements d’administration de l’U.S. Postage. Quelque chose comme la marque en creux  de ce qui évoque l’autorité sans but, la paternité sans père. Un goût de papier qui agace les spleens. Et cela ravive un très ancien fantasme: d’immenses rotatives de presse tournant jour et nuit à vide et leur encre si noire broyant quoi…?

 

Dreyfus a lui aussi ses fantasmes. Polsky-Fal porte le sien comme un emblème invisible, comme un panneau publicitaire mental que trahit sa pâleur. On le devine aussi à ses cheveux blonds plantés en perpétuel écartèlement sur le sommet du crâne. Le fantasme de Polsky-Fal saisi dans quelque image d’actualité très ancienne, c’est l’affaissement des hautes façades du ghetto de Varsovie, sous les lance-flammes et la botte  kartofellesque des soldats nazis. Mais Polsky-fal n’est pas juif.

 

Polsky-Fal, plein de peur blanche, avait, un jour pas si lointain, assisté à l’effondrement lent et silencieux d’un grand corps d’homme. Il avait cinq ans. L’homme  c’était son père qui s’abattait dans la poussière comme se couchait doucement, surprise, la façade d’une haute maison happée par un vide asthmatique dans le ghetto de Varsovie.

 

« Dépression grave » avait diagnostiqué devant la mère l’homme qui sentait le médicament.

 

La baguette du chef d’orchestre s’était brisée ! Polsky-Fal  avait tenté de comprendre  pourquoi, mais à cet âge, on pense mal et on aime mal aussi, trop. Et le petit bonhomme, dans un cinéma de quartier tout bruissant des petits clairons de la guimauve et du vulgaire, avait fait siennes, pour toujours, ces images terribles du ghetto. Un étrange emplâtre sur son âme ! Ce serait désormais son médicament pour fuir et mieux digérer des douleurs indicibles quand elles se présenteraient sous une forme ou une autre aux porches inattendus. Polsky-Fal couve ainsi, complaisant, des lambeaux de mémoire qu’il repasse devant ses yeux, comme on couverait un oeuf malade, sans plus savoir pourquoi, finalement.

 

Agaçant du bout du pied des mégots écrasés, Dreyfus et Polsky-Fal guettent devant le porche néo-gothique de la Poste la sortie de Sans-Nom. Ils ne savent rien d’elle. Elle a surgi hier dans leurs deux existences, au Satchmo Bar. Le Satchmo Bar qui est aussi le quartier général des Kaisers. Ses joues rouges ont plu, ainsi que ses yeux verts si pâles. Dreyfus, au revers d’un carton à bière, a griffonné quelques mots lorsqu’il l’a vue :

 

 

CES YEUX

 

 

Large ce visage,

vaste d’une Mongolie

autre et outre

 

Et ce vert

si pâle

des yeux qui mange tout

dedans

et alentour

 

Naissance

d’un

cosmos à pomettes !

 

 

 

                       Il les lui a timidement offerts et trois paires d’yeux se sont croisées pour la première fois. Les deux garçons accoudés au bar devant leur bière allemande ont aimé ce léger sourire sur les lèvres de la fille. Elle s’est engouffrée dans la nuit avec ses nouveaux amis.

 

A l’entrée de la Poste, le grand tourniquet en chêne, n’en finit pas de brasser la poussière et les mégots en allés aux pieds des jeunes gens. Ils ressemblent un peu, avec leur petite tornade de poussière autour des chevilles, aux saints d’autrefois qui, sur d’anciennes gravures, montaient au ciel perchés sur un nuage. Sur le trottoir un duo de femmes au landeau passe en jacassant, à pas swingés comme se voulant toujours  adolescentes. Elles viennent du monde « des autres ».

 

Sans-Nom sortie de la Grand-Poste s’est accroupie dans le premier angle de pierre après les marches. Le lieu est froid, vert des mousses qui sèchent sous les roussâtres attouchements du soleil en cette fin d’après-midi. L’odeur ne laisse aucun doute sur l’origine des outrages portés sur la pierre par les clochards et les chats. Mais Sans-Nom n’en a cure. Elle dévore maintenant son trésor : les lettres de sa mère.

 

« Des nouvelles ? » risque Polsky-Fal vers la jeune fille.

….« Bonnes nouvelles ? » 

                

L’étrange mutisme de Sans-Nom et l’image saisissante de l’être prostré qu’il a sous les yeux le force au silence des braves. La jeune fille accroupie reste là, tête inclinée sur ses courriers ouverts. Elle ressemble dans son infinie immobilité à ces personnages de pierre sortis d’une muraille moyenâgeuse. La mousse sur la muraille et le soleil rouge finissant lui font une étonnante chevelure. Sans-Nom, tendre gargouille d’un moment où la lumière et la rudesse du lieu s’entremêlent dans l’ambiguïté la plus totale, presque wagnérienne !

 

Polsky-Fal encombré par des mains et des bras dont il ne sait  que faire reste là fixe et comme engourdi toujours plus. Son grand corps s’est raidit et sous son costume pied-de-poule à tout petits carreaux cela  devient équerre et compas. Par-dessus un énorme noeud papillon, rouge comme un sourire étalé de Miss Monde, vient alors une espèce de grimace pitoyable comme tirée de l’intérieur par une main invisible. Ainsi s’exprime la compassion  chez ce jeune homme qui effectue lui aussi ses premiers pas dans la zone «  deuxième ceinture » et le domaine des Kaisers.

A ce jour, il ne boit ni ne fume. Mais « il apprendra vite ! » selon ce qu’il a immédiatement proclamé à la cantonade lors de son arrivée il y a deux semaines. La chope blonde et la cigarette russe, voire le cigare, sont les premiers emblèmes existentiels des Kaisers. Tout de suite après, chacun se doit de développer une spécialité  du domaine du bruit brut, de la machine, ou des matières réputées viriles, métaux, cuirs, pierre, etc.

Chez les Kaisers, on s’interdit de parler sentiments. Et cependant, beaucoup possèdent de petites vierges en plastique phosphorescent ou visionnent plus ou moins en secret nuit après nuit la copie vidéo des aventures de Bomby Joe. Le cow-boy blanc des années trente. L’ancêtre américain et pasteurisé du western spaghetti. L’idole de leur mère! Bomby Joe  dans son grand costume blanc  avec brandebourgs à ramages ! Le cow-boy trop joli, trop grand, trop mou qui meurt assis dans la poussière le flan percé de balles, en soupirant:

 

                     « Mam… Moummy ! »

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