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LA BALLADE DE SANS-NOM de H. Goël / Extrait N°9 : La Grand Poste (suite)

By 29 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

La mode des vierges phosphorescentes, c’est Salad-Mix, un gros gribouille bouclé  venu du Sud de l’Europe, qui l’a importée. Salad-Mix que l’on appelle aussi Gino Trois Claques car, au terme d’une soirée cigare et bière restée fameuse dans les annales du clan, il dut payer son droit d’entrée  chez les Kaisers de trois gifles sonores et puissantes comme des battes de base-ball ; reçues stoïquement devant tous.

 

Les Kaizers organisent des rencontres mensuelles au cours desquelles ils  présentent leurs dernières trouvailles. Toutes les variantes du vêtement de cuir y ont leur place  ainsi que tout objet de métal grâce auquel on perce, on cloute, on visse, on fore,…. Les motos rutilantes sont hissées sur un bar chromé, accompagnées des soigneux enregistrements sonores, très sonores, de leurs pétarades. Sur des tables de fer s’alignent les collections privées, augmentées de leurs dernières acquisitions. Ici des seringues, rien que des seringues de toutes tailles, de toutes provenances. Du vétérinaire russe à l’hôpital de campagne américain tout a été visité, répertorié, acquis ou chapardé. Tout. Plus loin, des instruments chirurgicaux et une panoplie de dentiste, réputée chinoise la panoplie !, une  superbe collection de peaux d’animaux, des séries de sabres, hallebardes, revolvers, des collections de dagues, de casques, poignards, carabines, grenades, clés anciennes, fers à chevaux, chaînes, et même une panoplie du parfait bourreau moyenâgeux …

Ailleurs dans son étui improvisé de velours et de bois noir dorment  les pièces démontées de l’AK 47. C’est le fusil que Polsky-Fal a volé à son beau-père, professeur de mathématiques au lycée du deuxième arrondissement. Et c’est le cadeau qu’il destine au chef des Kaisers lors de son admission. Cela peut sans doute lui éviter le cérémonial des trois claques.

Polsky-Fal squatte une pièce nue au-dessus d’une ancienne boucherie. L’odeur épouvantable vomie par les anciens frigos vides, pourtant grands ouverts depuis longtemps, découragerait tout intrus. Il a donc ainsi trouvé un abri sûr pour son trésor de guerre, au premier étage.

Le jeune homme au costume pied-de-poule affectionne le lieu car s’il est veuf de tout meuble l’endroit possède une histoire. Le boucher y a vécu jadis en famille. La lumière du jour a fait son oeuvre sur les sols et les murs depuis de longs mois en y effaçant peu à peu les traces de vie passée. Cette lente disparition  de signes de vie séduit et trouble d’autant plus l’âme du garçon. On  discerne pourtant encore bien des choses, bien des petits détails : telle éraflure sur le papier peint, telle auréole vague au plafond, le vieux câble électrique qui y surgit au milieu comme un serpent électrocuté.

 

Pour Polsky, la baguette du chef d’orchestre s’est brisée une deuxième fois il y a quatre ans et le père tant aimé, mais trop peu connu, est mort dans des circonstances dont on n’a guère voulu donner le détail à l’enfant. L’homme qui sentait le médicament était revenu. Et c’est ici, dans ce lieu abandonné, que le jeune homme, tout en vouant un culte contemplatif aux remugles de la vie passée d’un boucher, traque dans les limbes de sa mémoire  le souvenir d’un visage, d’une main, d’une voix, d’odeurs englouties.

Pour faire un barrage à l’oubli, il a mis au point un ascenseur de la mémoire qu’il fait remonter souvent, lourd et lent, quasi religieusement, comme un énorme coffre-fort. Dans l’ascenseur, il a enfermé deux ou trois choses :  d’abord l’oeil bleu de son père. Il y a joint le souvenir de ses beaux cahiers d’écoliers. Ceux que ce père manipulait avec tendresse. Il en existait une vingtaine dans lesquels il cachait des secrets : un roman inachevé, de la poésie, peut-être. Il se souvient du jour où sa mère les a brûlés, juste avant son remariage avec monsieur Adolphe Melé.

 

« Heu…, bonnes nouvelles ? » reprend Polsky à l’adresse de Sans-Nom.

 

« C’est ma mère », soupire Sans-Nom, en réponse à la question posée par le grand dégingandé en pied-de-poule. Le visage de la jeune fille est pâle et porte pour quelques instants les stigmates propres à ces lieux terribles où ne passent que les courants d’air : halls de gare la nuit, parkings désolés…

 

« Enfin,… ce sont ses lettres. Elle en est à son troisième mariage… Elle vient de quitter les Etats-Unis. Avant cela, elle vivait en Afrique du Sud avec un diamantaire ou quelque chose comme cela. La grande lettre jaune, là, c’est certainement une carte avec des bons voeux de c’bonhomme. Toujours les mêmes bons voeux d’ailleurs. Il me poursuit de ses courriers parce qu’il veut obtenir l’adresse de ma mère depuis qu’elle l’a quitté. L’année passée, il m’a envoyé un colis. A l’intérieur, il y avait trois flacons de son vernis à ongles préféré, des parfums, des crèmes… Il voulait que je transmette tout cela à ma mère aux U.S.A. Pensez donc, à l’intérieur, tout était écrasé ! Ce type, je l’ai rencontré une fois, à Durban. A l’époque, il trafiquait je ne sais quoi, là-bas. Il n’était même pas encore divorcé de sa première femme et il emmenait ma mère tous les week-ends.  Moi, il me laissait aux bons soins d’une nounou africaine, environnée d’une montagne de bonbons et de peluches. Vous imaginez ça, des peluches, pour une fille de seize ans ? ! Moi, je ne touchais à rien et la nounou, elle, se chargeait des friandises et puis des peluches. Ce type, c’est le genre pressé, toujours pressé. Et colérique avec ça. Il est quoi pour moi, cet homme ? Et je suis quoi pour lui ? Un poney express ? »

Une première larme roule sur ses joues rondes. L’embarras de Polsky-Fal ne fait qu’augmenter et de son pied  Dreyfus cesse de déchirer les mégots sur le trottoir. Réprimant mal une sourde colère, il shoote en l’air, droit devant lui, trois ou quatre fois.

De l’index et du pouce, Sans-Nom tâte et caresse une grosse pierre rouge montée sur une bague qu’elle porte à l’annulaire de la main gauche. Les deux garçons se sont rapprochés et tout aussi embarrassés l’un que l’autre devant le chagrin de leur nouvelle amie, font dans l’air, ici et là des petits vers luisants avec leurs briquets.

 

« Et toi, Polsky ? » Crie tout soudain Sans-Nom. « C’est quoi, ton histoire ? Eh,.. .d’où viens-tu ? Je ne sais même pas d’où tu viens ».

 

Polsky-Fal : « d’où je viens, d’où je viens… Ce n’est pas important. Ce n’est plus important, maintenant. Parce que je suis ici et c’est ici que je veux,… que je dois être ! Mais mon histoire, si cela vous intéresse, elle se tient entre deux personnages : un beau-père et une tortue . Oui exactement entre un beau-père et une tortue ! »

 

Ils pouffent de rire…

 

 « Mon père est mort quand j’avais huit ans. Je l’aimais. Quand ma mère s’est remariée, deux ans plus tard, elle a brûlé ou vendu  tous les objets personnels de mon père. Je suppose que  tout ça ne devait pas plaire à son deuxième mari. Je ne sais pas… On ne m’a pas expliqué. Rien, on ne m’a rien dit. Ensuite ça aurait dû se passer mal pour moi. Je veux dire entre ce type et moi. Mais non, j’ai bien joué le jeu pendant un certain temps. Vous comprenez, il avait l’air d’en savoir tant. Il en jetait, vous savez !  Et puis, un peu le genre beau type,  jeune, sportif, tout ça, tout ça quoi …!  Il est professeur de mathématiques au lycée. Et puis, peu à peu, je me suis ennuyé à son contact. Je m’ennuyais ferme. Un jour, nous avons visionné une cassette vidéo. Un film génial, vraiment génial. Je ne suis pas sûr d’avoir vraiment, vraiment tout compris. Mais qu’est-ce que j’ai aimé ! »

 

                    « C’était quoi, ce film ? » demande Dreyfus .

                    « Je ne sais plus vraiment », répond Polsky-Fal. « J’ai oublié le titre. Le nom du cinéaste aussi,  je l’ai oublié. Mais l’histoire, oh là !… »

                    Sans-nom : « Bon ! Alors raconte ! »

                       Polsky-Fal : « Je raconte ! C’est l’histoire d’un gars qui a des rêves et qui invente des histoires, enfin qui commence à inventer des histoires mais qui n’en connaît jamais la suite. Et c’est ce qui m’a plu, parce que pour la première fois j’avais devant moi un gars qui préférait ce qui était beau à ce qui était fini, emballé, casé-cassé quoi !

Tout le contraire de mon beau-père. Pour lui, un plus un, ça fait toujours deux. S’il y a un commencement à une histoire, il doit toujours y avoir une fin et inversement, autrement ça n’en vaut pas la peine.

Pourtant, un jour, je lui ai demandé s’il savait d’où il venait, où il était avant sa naissance et où il irait après ? Evidemment, il n’a pas pu me répondre. Après vingt minutes de discussion, il a fini par m’affirmer qu’au tout début il n’était qu’un spermatozoïde mais qu’avant, savoir, cela ne l’intéressait pas. Tu vois le gars ? Moi, ça m’empêche de dormir, de ne pas savoir d’où je viens et à cause de cela, je ne peux vivre nulle part et je ne peux rien faire. Je ne veux rien faire dans ce monde avant d’avoir connu la réponse, t’entends, rien !.

                    Dans le film, le héros était un enfant trouvé, dans les années 1800, plutôt 1860-70. Ca se passait en Allemagne. Quelque part en Allemagne, oui… ! Le héros, lorsqu’on l’a recueilli, il savait à peine parler, à peine marcher. Alors, dans la petite ville où il fut abandonné, ils l’ont observé sous toutes les coutures.

Et à tout moment, on voit une espèce de fonctionnaire, genre secrétaire d’administration, qui fait rapport sur rapport et qui est si fier de mettre des points et des virgules là où il en faut. Il fabrique des « shöne protokoll ». C’est sa fierté, tout son univers ! Un jour, ils ont confronté le gars…, il s’appelait Kaspar. Je m’en souviens maintenant, Kaspar.  C’est joli, Kaspar, ça fait foire et petite boutique de faubourg. Et la tête du gars, et ses yeux, si vous aviez vu ! Génial. Enfin… ».

 

Soupir de Polsky-Fal.

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