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LA BALLADE DE SANS-NOM de Haïm Goël. Un roman épique et haut en couleurs sur la quête d’une jeunesse sans père, sans repères et sans identité. Extrait N° 1: La rivière Seung.

By 20 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

Commentaire de Shoshana depuis Jérusalem :
Un roman magnifique, qui m’a touchée, m’a interpellée, émue aux larmes. Un livre à lire impérativement et à posséder!
Merci Haïm pour sa parution sur le site.
Que beaucoup puissent le découvrir!

 

LA RIVIERE SEUNG

 

La rivière Seung, la voilà au loin, étalée comme une huile lourde à reflets d’argent sous la lune.

Et c’est presque un fleuve lent, éclaté dans les deltas pour mille ans de station impavide. C’est aussi un autel pour quelque célébration oubliée, large ruban à reflets électriques qui lèchent des débarcadères aux dédales d’un port entrevu.

De lourdes barques y geignent, tirées aux berges par de longs pieux noirs et des cordages silencieux. Lents va et vient. Les eaux glauques raclent les coques aux vastes flancs et des songes roses visitent le sommeil haché des carpes Koi.

Dans la nuit des roseaux fanés, les étangs ouverts sur la rivière s’arrondissent à l’infini dans un cancer des pénombres.

Eaux et végétaux confondus forment une masse vague qui inquiète.

Vents et tourmente, colère sourde. Sur l’horizon et de partout à la fois. C’est juste avant l’aube et on sent venir de grands mouvements d’ éléments confondus, pluies boues et vents.

Au cœur des roseaux, en sa bicoque lacustre, Il-Li Yii émerge d’un sommeil trouble, un sommeil vrillé par l’inexorable désir d’être ailleurs, de disparaître, vite. L’homme est tout en sueur et des raideurs brûlantes n’en finissent pas de refluer du fond de ses muscles.
Quelque stupeur des choses que l’on ne comprend pas au creux des songes a tendu ses jambes comme des cannes.

Il-Li Yii reprend place, peu à peu, dans son grand corps, avec force étirements jusqu’à ce qu’un long frisson liquide parcoure son échine de haut en bas. Et malgré toute sa gymnastique il a, comme venue de plage en plage et venue de loin – mais d’où ? allez savoir, menace ou fausse nostalgie ? – comme une pesante cuirasse d’acier posée là sur les épaules et il s’ébroue soudain tel un vieux cheval agacé.

Au village comme chaque matin, les coqs chantent et les maisons sont balayées. Nimbées de boucles de vapeur les aimables rondeurs des enfants sont lavées et sèchent en fumant au soleil. Les vieillards installés par les femmes aux portes des maisons rêvent à la lune passée en sacrifiant au ronflements de leurs terribles pipes « Aung ». Celles à trois tubes.

L’homme maigre, avec sa cuirasse pesante, est rendu au plancher rugueux du quotidien. Il cherche furieusement au fond d’un bol de riz le songe de sa nuit. Bouche et nez presque confondus mâchent, flairent, mais soudain s’arrêtent net ! Le nez s’allonge et la face s’arrondit autour des yeux devenus toupies exaltées.

Là au fond du bol émerge le souvenir de la jarre. Et l’homme identifie enfin la plaie du songe qu’il cherchait à exorciser. La voici, la vision, une jarre comme ensuquée par les boues. C’est une fausse dormeuse qui s’est réveillée là avec ses grotesques rubans fanés qui semblent rire et se moquer… Se moquer du rire sauvage qu’avait Sag-Mo. Et cela vrille l’esprit.

La jarre de Sag-Mo ! L’énorme jarre avec ses terribles secrets venus du général rouge qu’elle lui avait demandé, à lui Il-Li Yii, le pleutre, l’ami des tritons et des souris blanches, d’enterrer, jadis, dans un chaos de pluie et de tempête.

Confus, haletants, ils s’étaient exécutés. Ensemble, à mains nues, ils l’avaient enfouie parmi les roseaux la jarre, là où l’eau devient terre et la terre eau. Dans une courbe, un cancer de boue, là où nul n’allait jamais songer à la retrouver.

Son repas abandonné, l’homme se dirige vers le port et les embarcadères. L’inventaire des filets de pêche commence, des montagnes de filets posés là au retour de la pêche, la nuit dernière. Devant sa barque, à gauche, ce qui est en bon état ; à droite, deux filets déchirés qu’il lui faudra réparer avant la nuit prochaine, la prochaine pêche.

« Li », ainsi l’appellent ses amis sur le port, avachi sur un tonnelet de Kin-Sa s’évade et rêve au lent et majestueux travail de toute cette industrie des cordages. Et cette eau verte, calme et fascinante, où les filets descendent chaque nuit mais où, simple pêcheur, il n’est jamais allé voir! Alors pour la première fois, il ose s’étonner de son absence de curiosité, d’esprit d’aventure. Mais comme une drogue lente, l’opium de sa mauvaise nuit le reprend sans qu’il lutte vraiment.

Et Li, vaincu visualise pourtant le grand ballet harmonieux d’où cordages et mailles ramènent à la surface les poissons : la lente descente dans les eaux glauques, le déploiement… « Comme de grands poumons qui s’ouvrent et se referment », marmonne-t-il presque surpris de son audace soudaine, lui le taciturne. « Combien de poissons se sont échappés la nuit dernière ? », se ressaisit-il, cette fois tout à fait pratique.

« Jadis, notre clan aussi était comme un filet! Tous y avaient leur place. Tous souriaient au coin des tables et près des feux. En ce temps-là, Sag-Mo et sa fille étaient toujours là. Mais plus tard, le filet s’est déchiré. Sag-Mo et sa fille se sont dissoutes quelque part dans le trop vaste monde. Il y a comme un vent triste qui tourne dans ma tête. C’est dommage, c’est tellement dommage », répète-t-il, remâchant des mots obsédants, comme le fond d’un éternel bol de riz .

Li est un de ces hommes qui n’existent jamais et ne décident jamais rien seul.

En effet, lorsque Sag-Mo, a fui loin de Il-Li Yii, c’est une partie de lui-même qui s’en est allée pour toujours. Il ne s’en est ni consolé, ni remis. La peur et le doute sont ses forteresses.

Join the discussion 3 Comments

  • Shoshana dit :

    Un roman magnifique, qui m’a touchée, m’a interpellée, émue aux larmes. Un livre à lire impérativement et à posséder!
    Merci Haïm pour sa parution sur le site.
    Que beaucoup puissent le découvrir!

  • Marlène dit :

    Cher Haïm, cela commence bien et donne envie d’en savoir plus. Les phrases sont riches et j’ai même ri à certains endroits, cela fait du bien.
    Merci Haïm

  • Danielle25 dit :

    Ce livre est pour moi une bouffée d’air pur et de joie. J’aime beaucoup son style, sa fantaisie emprunte de sérieux, qui change de bien des romans.
    Je peux ressentir dans les descriptions des paysages les lieux traversés, les odeurs, les bruits. C’est un excellent roman qui parle au cœur du lecteur au travers de multiples péripéties, jusqu’à l’amener à une merveilleuse découverte.
    J’attends la suite avec impatience.

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