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LA BALLADE DE SANS-NOM : Extrait N°11 :Le bathyscaphe !

By 2 novembre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

LE BATHYSCAPHE

 

A l’intérieur du Bathyscaphe tout baigne dans une charivari de sons. On y entend  par bribes anarchiques, suspensions aériennes du Pink Floyd, du Jean-Sébastien Bach, de la musique répétitive de Phil Glass, du Arvo Pärt, du Heavy Metal, un enregistrement pirate d’Urban Sax. Etrange cocktail!

Le « Parrain »,  maître des lieux, tourne en rond en grillant cigarette sur cigarette, dans les ténèbres de sa bulle. Il a rendez-vous avec deux nouveaux, deux candidats au club des Kaizers. C’est Dreyfus le poète dit « l’indépendant » qui doit les amener.

Le Parrain est le vice-premier des Kaisers et c’est lui qui est chargé du premier contact avec les postulants. Le Bathyscaphe, c’est son nid. Un grand nid à vrai dire. Un ancien atelier de menuiserie qui s’élève sur quatre fiers étages de briques assombries par le temps. De vastes locaux, d’anciens bureaux, des placards vides, et des recoins où le Parrain aime s’engoncer et rêver. Il a un vague projet de centre culturel parallèle où se côtoieraient des spectacles de théâtre, de la musique mais aussi des peintres, des sculpteurs,…

Au premier étage, dans l’ancien bureau du directeur, il a installé tout son matériel : d’antiques  platines à disques 33 et 45 tours, un vieil enregistreur de studio, deux lecteurs de cassettes, des amplificateurs, des enceintes et une multitude de gadgets électroniques disparates. Le tout fonctionne et c’est ainsi qu’il passe de Pink Floyd à Bach, de Bach à Urban Sax, et d’Urban Sax à Arvo Pärt, sans trop savoir pourquoi le plus souvent car comme tout homme en crise d’identité, il rêve mal.

C’est finalement l’enregistrement pirate d’Urban Sax qui l’emporte. Urban  Sax, c’est tenace dans la mémoire du Parrain.

Enfant, il avait accompagné son père à Paris pour y entendre le groupe. Main dans la main, ils avaient cheminé, après leur arrivée à la gare de l’Est, dans d’interminables couloirs souterrains, portés ici par des foules d’hommes et de femmes pressés et solitaires, aspirés, sucés plus loin, par le vide angoissant de longs couloirs orphelins. Finalement, le R.E.R. dans un énorme vacarme de roues et un chaos de wagons entrechoqués, les avait déposés à la station « Arche de la Défense ». Le Parrain, qui s’appelait Jérôme à l’époque, se souvenait de sa menotte  dans la main moite de son père. Il avait aimé ce contact chaud et humide qu’habituellement il ne supportait pas. Il l’avait aimé parce que c’était la grande main de son père. Lors du divorce, son père avait obtenu un droit de visite et il en usait  ce jour là pour emmener son fils au concert.

 

Du contact avec ce père, il ne restait au Parrain que le souvenir de ces deux mains en sueur dans un terrible après-midi de métro. Pour le reste, il ne se souvenait que d’une bouche articulant des mots d’acier et d’une gorge rejetant des borborygmes las. Et ce nez ? Une tragédie ! Une montagne effrayante dont le saillant brisé courait en zig-zag sur la face. L’homme était boxeur.

 

Etait-ce le fait des gens de sa profession ou le fait de sa mise à l’écart pour faute grave par la fédération nationale de boxe, l’homme avait développé un caractère impitoyable même avec ses proches. Un colossal besoin de dominer avait alors en lui plus que jamais pris son essor. La mère du petit Jérôme en était devenue à moitié folle. Malgré un caractère bien trempé de mère-maquerelle qui avait longtemps travaillé dans une ville lointaine du Nord, elle avait été brisée.

Patronne d’un bar, d’une boîte à filles , elle avait « le bleu regard qui ment ». Le regard de celles qui luttent contre leur conscience pour survivre.

 

Comment décrire le caractère de l’être issu d’un tel couple ?

« Jérôme n’est pas dénué de sensibilité ni d’intelligence! », avait un beau jour clamé, sentencieux, l’abbé Cerf qui avait ramené l’enfant après une mémorable bagarre de collège. Il avait  cependant prolongé sa sentence d’un long « maaiiiiis! » dubitatif qui en disait long sur son trouble.

Et c’était vrai, l’intelligence et la sensibilité ne manquaient pas au Parrain, mais elles n’avaient fait qu’exacerber en lui de manière inconsciente les terribles tendances héritées des géniteurs. Ainsi, bien que sympathique et même attachant, par les traits juvéniles de son visage et de beaux yeux gris admirablement surlignés de sourcils très réguliers, le Parrain révélait vite une espèce de pulsion sadique dans ses relations, même les plus amicales. Cela surprenait, et puis inquiétait. Cela finissait toujours par réduire d’un peu plus le cercle de ses amis.

Le Parrain aimait à se replier dans des lieux obscurs, dans des zones de silence et cela pouvait durer des semaines, comme s’il avait à enfouir loin de tous quelque secret inavouable. De ces périodes de retraites, il ressortait toujours pâli, hoquetant et bégayant, presque incapable de s’exprimer. On le voyait alors dans les parcs publics et au zoo, crachant sur  les fleurs les plus délicates, ou les grands arums blancs reposant, tranquilles, sur de longues tiges. Dans leurs cages, les tigres furieux recevaient ses malédictions et ses imprécations.

Le souvenir des yeux bleus de sa mère le poursuivait sans qu’il ait jamais trouvé la force de formuler le moindre jugement.

 

« Et bien, nous y voilà ! » s’exclame Dreyfus devant la double porte ouverte du Bathyscaphe. « Soyez prudents. Le Parrain est un type déroutant et il vous fera passer quelques tests sans même que vous vous en rendiez compte. Ah !… De votre réussite dépendra votre adhésion ou non aux Kaisers. Le test, ce sera quelque chose qui tourne autour de sa personne. Ce que vous êtes, vous, il s’en fiche. Alors, soyez attentifs. Surtout toi, Polsky-Fal ! Les idéalistes dans ton genre, il en a déjà cassé quelques-uns. Il en a même laissé rentrer chez les Kaisers expressément pour mieux les croquer ensuite. Si vous en sortez vivants, téléphonez-moi. Téléphonez à Dreyfus, profession : poète hors banquises! »

 

Et il leur tend un carton où est écrit son numéro de téléphone.

« Allez ! Ciao les jolis pingouins et à bientôt. »

 

Sans-Nom et Polsky-Fal, se retournent et disparaissent dans l’entrée du Bathyscaphe, un étroit passage en forme de bouche épaisse, une bouche avec lèvres et dents, en carton-pâte rose et rouge-violet par endroits. C’est un baiser à la rue orné sur son pourtour d’une guirlande de minuscules loupiotes multicolores. L’ensemble fait kermesse, mais dans le silence environnant et la rue déserte, cela ne manque pas d’inquiéter ou de faire de l’effet, selon. Au-dessus, en longs caractères noirs, de style résolument « Bernard Buffet » matiné de gothique alléatoire, il est écrit : « Le Bathyscaphe – Centre Culturel ».

 

Malgré ses vives appréhensions, Sans-Nom franchit la première le portique, avec un timide « Hello ! Y a quelqu’un ? ». Polsky-Fal, l’ayant rejointe, se met à marcher devant, vexé de s’être révélé moins audacieux que la jeune fille. A l’entrée d’un nouveau couloir, sur la droite, un piano mort. Sur le plancher en sapin, un tapis termine son agonie. Sur le mur opposé au piano, une ancienne plaque émaillée avec le mot  « bureau » souligné d’une grande flèche noire. Tout alentour une étonnante collection de caricatures, messages, quolibets et annonces en tous genres. On y trouve même ce qui ressemble à des ex-votos en l’honneur du maître des lieux. « Messages d’admiratrices sans doute », songe Sans-Nom.

 

« C’est au deuxième ! » hurle une voix qui semble dégringoler de n’importe où. « Suivez le couloir et grimpez les escaliers tout à côté de l’ancien ascenseur. C’est au deuxième, juste après la salle de concert ».

 

Polsky-Fal et Sans-Nom se dirigent alors vers « le bureau ».

 

« Mince, alors ! » s’écrie Polsky, arrivé au premier étage. A travers deux portes grandes ouvertes, et malgré la pénombre, il jette un oeil furtif dans la salle de concert. C’est un lieu d’apparence  vaste et de belles proportions, au plafond duquel se balancent, rouillées et menaçantes, des pièces métalliques aux formes biscornues, vestiges des anciens ateliers.

« Il l’a fait ! » s’exclame Polsky. « Il l’a fait. J’en avais entendu parler. J’avais des doutes, mais enfin, là ! La voici donc cette sacrée salle de concert !  Mais viens donc voir ! Allez, Sans-Nom, viens ! ».

 

Sans-Nom, boudeuse, décolle son épaule de la paroi  et s’approche tout en continuant à caresser le gros bijou rouge qui roule sous ses doigts. Devant eux, dans l’ombre, ils discernent peu à peu une grande salle vide, sans sièges et au beau milieu, trente ou quarante tonneaux de métal, de ces grands tonneaux qui servent au transport des huiles usées. Les monstres de tôle rêvent, presque menaçants, en prévision de quelque célébration nocturne.

Quelques-uns, sur le dessus, sont munis de grosses lanières de cuir que l’on attache aux pieds des musiciens. Les grandes barriques de métal sont rangées en ordre impeccable. Trois ou quatre rangées de dix…. Sur la dernière des barriques, à l’extrême droite, tout aussi précautionneusement posés, on discerne toutes sortes d’instruments de percussion : mailloches, maillets de menuisiers, queues de billard, une collection de cannes, de chaînes, des grattoirs en métal, de fins tisonniers et … deux tibias humains, vrais. Au sol, de petites stalagmites de cire en nombre considérable révèlent la méthode d’éclairage utilisée pendant les concerts. Chaque participant y vient muni de sa bougie.

 

« C’est au deuxième étage! », hurle à nouveau la voix, plus proche.

Dans le bureau transformé en cabine de capitaine, en cerveau des lieux, le Parrain trône, assis en équilibre sur les deux pieds arrière de sa chaise. Les trois  « Hello ! » se croisent  et se figent, embarrassés.

Le Parrain : « Alors, c’est vous… C’est Dreyfus qui vous a accompagnés ? »

Silence.

Le parrain : « Il ne veut pas être candidat avec vous ? » Après un moment de silence:  «  Non,… bien sûr. »

 

Silence embarrassé.

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