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LA BALLADE DE SANS-NOM / Extrait N°15 : Et soudain le voici! Hissé sur un petit podium improvisé au beau milieu de la foule à l’aide de cinq ou six de ses fameux tonneaux d’orchestre, le Parrain, en grand ordonnateur de cérémonie, va parler et il se prépare  avec toutes sortes d’extravagances feintes pour camoufler, mal, son malaise de grand vaniteux inquiet.

By 5 novembre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

Et soudain le voici!

 

Hissé sur un petit podium improvisé au beau milieu de la foule à l’aide de cinq ou six de ses fameux tonneaux d’orchestre, le Parrain, en grand ordonnateur de cérémonie, va parler et il se prépare  avec toutes sortes d’extravagances feintes pour camoufler, mal, son malaise de grand vaniteux inquiet. Il est revêtu du  fameux costume « Bomby Joe » cousu par Môman. Un costume tout en cuir blanc et à longues lanières qui descendent de partout en cascades alignées. Sur sa poitrine, sur ses bras, le long des jambes, il y en a partout à la manière de Bomby Joe. Bomby le héros gominé du western langoureux des années trente dont sa mère visionne soir après soir les aventures en vingt-quatre épisodes et quarante-huit cassettes vidéo. Vingt-quatre piratages et vingt-quatre copies de sécurité, pensez donc!

 

Le Parrain est couvert d’un plastron, tout de cuir blanc lui aussi. Un plastron orné de deux rangées de six boutons de cuivre entièrement souillés au vert de gris. C’est le style  « Parrain » ça. Le vert de gris et le blanc sont, voyez-vous, ses couleurs préférées. Réminiscence des froides faïences et des cuivres ternis au mur des pissotières où son père le menait dans Paris, entre deux métros et Urban Sax jadis ?

 

Le Parrain : «  Mééédémes et Mééssieurs! Merci d’être venus aussi nombreux. C’est sympa ! Trrrès sympa, vraiiiiiment trèès sympa ! Et j’ai préparé mes meilleurs cigares de Kaisers pour vous. En hommage ! Distribution gratuite en fin de discours ! Permettez-moi pourtant, avant que vous ne vous égariez un peu partout dans les vastes locaux de mon cher Bathyscaphe, de vous rappeler le programme aimablement concocté par vos très respectés chefs de clans. Premièrement, dans dix minutes, ici même dans la cour, défilé de mode proposé par les Lucie’s du quartier Nord. A la demande d’Olga Saragaminskaia, nous ajouterons quinze minutes pour un défilé improvisé proposé par les cousins Slivovitchs venus tout droit d’Italie. Et finalement, pour ne frustrer personne, nous ajouterons encore un quart d’heure  mis à la disposition de tous ceux qui voudront défiler. Mais faudra qu’ ça en vaille le coup, qu’ça en vaille la peine ! Vous m’avez compris les p’tits loups, hou ! Pour cette fois encore, le jury sera présidé par le très estimé chef des Jovens, j’ai nommé: Andalouz Gold. On applaudit bien fort, siou plaît ! Merci, merci ! » tempère, faussement embarrassé, le Parrain qui émerge hilare d’une mer de sifflets, hourras, miaulements et rugissements plus baroques les uns que les autres.

 

« Le défilé sera suivi par un grand concert où j’aurai le trrrès grand plaisir, le trrrès éminent privilège de vous interpréter au premier étage avec cinq de mes comparses et néanmoins amis ma « symphonie des mouches dédiée au dieu Bel ». Une création mondiale ! Ouais mes p’tits loups. Mes comparses et amis exécuteront ensuite, avec le soutien d’une équipe de vingt-quatre Kaisers novices, un ballet de tonneaux en brouhaha majeur et percussions en délire sous la conduite de votre serviteur. On applaudit et on encourage les p’tits jeunes qui débutent. Ambiance assurée, bougies individuelles et sit in obligatoires s’iou plaît. Spectacle à ne pas manquer! Envoûtement préhistorique assuré! Je rappelle pour les distraits que des bougies sont en vente à côté du bureau, au deuxième étage. C’est la Kaiserette Gala et son copain, le Kaiser Durit, qui sont chargés de la vente.

                    Pour les whiskies, gin, vodka, etc, n’oubliez pas d’effectuer vos dépôts de bouteilles dans les différents bars. Coca, jus de fruits, deux grandes bouteilles par personne. Les alcools : une bouteille apportée par groupes de deux. Vous recevrez un ticket que vous garderez bien précieusement pour avoir accès ensuite aux différents bars. Ah ! J ’allais oublier les bières ! Elles sont offertes par les Kaisers qui ont un todj-pass tout frais, tout neuf avec un brasseur de la ville.

Enfin, juste avant le feu d’artifice final et le grand rituel de la pendaison des      mannequins, les Jovens vous inviteront à une projection vidéo. Selon leurs dires, c’est, je cite: un met raffiné, un bonheur sublime, un festival pour l’âme de l’esthète en quête de transcendance. Ouais, en matière de  transe et de danse ça doit danser pas mal kitch. C’est un truc qui doit dater des sixties, je crois. Et en matière de kitch élevé au niveau du tout grand art vous savez tous comme moi qu’il n’y a que:… » Et toute la foule de hurler, hilare :        

 

                « BOMBY JOE ! C’EST MÔÔÔMAN QUI L’A DIT! »

 

                    Le Parrain: « Bref, bref, bref, un peu de silence, sauf votre respect, chers amis s’iou plaît. Le film proposé par les Jovens s’appelle « Le Grand Maulnes », d’après un roman d’Alain Fournier, je crois. Un film d’un certain Albicocco. Je ne sais pas ce que vaut le film, même si, d’après les Jovens, ce sera le clou de notre soirée. Mais le nom, en tous cas, est à retenir pour le registre d’état civil des candidats Slivovitchs en quête de nouveaux  surnoms. C’est tout à fait dans leur genre, ça : Albicocco.

                    Un deeeernier mot encore. Nous avons parmi nous, comme invités, quelques candidats  Kaisers. Nous leur avons teint les cheveux en orange et agrafé un grand badge vert-fluo avec la mention de leur nom, sur la poitrine. Je vous recommande particulièrement mes deux petits poulets qui s’appellent Sans-Nom, une chouette petite Chinoise ou quelque chose comme ça, et un rigolo en costume pied-de-poule qui s’appelle Polsky-Fal. Asticotez-moi ça qu’on tâte la qualité de l’étoffe ! Par ailleurs, un nouvel ami nous a rejoints ce soir et il nous a été chaudement recommandé par le jury translucide des Lucie’s anonymes qui campent jour et nuit dans un bar à la porte dite comme de bien entendu « des Lucie’s » sur la première ceinture extérieure de la ville, juste après la zone Alpha-capitaine. Le gars a, paraît-il, admirablement passé le test en franchissant la ceinture ce matin. Panache, look originalité et tout et tout! Il est candidat chez les Jovens et vous savez que les Lucie’s et les Jovens ont un self agreement en matière d’examen d’admission. Dès lors, le type qui s’appelle, soit dit en passant, Toldo Mat, est admis comme candidat chez les Jovens, ayant réussi ses tests devant un jury de Lucie’s. Tout cela est un peu compliqué, mais ne concerne finalement que les pontes Lucie’s et Jovens et leur cuisine intérieure. En fait un examen réussi devant un jury Lucie’s, ça vaut pour les Jovens et inversement. Compris, ferchtéen, capito, understand, begrÿpen ?  O.K. ! Alors, que le petit peuple veuille bien, je le répète, m’asticoter comme il convient tous ces gentils candidats, afin que nous puissions observer si oui ou non ils sont dignes de nous rejoindre. Toldo-mat, vous le reconnaîtrez à ses cheveux bleus, à son aigrette de plumes blanches derrière l’oreille et à son air de martien halluciné et un rien constipé,… si on m’a bien informé.

                    Ceci dit et bien dit, en bon papa Kaiser que je suis, je vous envoie les cigares et cigarillos promis. Trois brassées à la volée, pas plus, mais énauuuuuurmes les brassées. Et hop ! Attention, c’est du bon, c’est du tout bon, c’est p’têt même du belge ! ».

 

                    Les défilés de mode terminés, les prix ont été remis aux  vainqueurs. Ceux-ci ont été soumis au rituel de la mousse Chantilly/noix de coco râpée et bain au jus de cerise.

Andalouz Gold et tout son leadership, savoir: messieurs Kal-Toro, Bis Manolette, mademoiselle Mercedes de Hong-Kong et leurs copines ou copains respectifs, Kitty Dal, Sefouz-Milah, Xava Banderilla et Zerog Saragossa rejoignent le local n°2 au troisième étage. On y a disposé au bout de l’allée centrale recouverte d’un tapis bleu roi deux immenses vases dorés à somptueux lis blancs. Raffinement Joven oblige.

 

L’entrée  est triomphale pour toute l’équipe, Andalouz Gold en tête. Il faut dire qu’il porte beau, l’Andalouz Gold ! C’est  un grand asiatique et son air impassible, profil cambré et impérieux lui donne, oui, l’air andalou. Quelle allure! Un hidalgo en costume sombre et chemise blanche impeccables. La  peau très bronzée, une fine moustache et une coupe de cheveux à la façon  Pépé Ramirez, années 30, achèvent un portrait où se confondent le désuet et une élégance certaine.

Il  émane de sa personne quelque chose de doux et d’inquiétant tout à la fois, une saveur étrange qui souligne son charisme de jeune chef. Lorsqu’il marche à grandes enjambées, quelque peu félin, les autres caracolent à ses côtés,  embarrassés et embarrassants.

 

Andalouz-Gold: « Alors, les petites cerises et  les framboises dans l’alcool vous ont-elles plu ? Qui a trouvé le diamant dans son verre ? Vous avez aimé le concert donné par notre distingué confrère, le Parrain ? Ca râpe, n’est-ce pas et c’est envoûtant. Tout le charme des arts premiers avec ce je ne sais quoi de grinçant, de contemporain,… Vous ne trouvez pas? » Andalouz est visiblement mal à l’aise pour commenter la performance du Parrain mais il assure,  un rien transpirant.

 

                    « Bien,… bien, mais à présent, c’est à notre tour de vous présenter notre nouveau  trésor. C’est ma très distinguée fiancée,  la très chère Kitty Dal, qui a pêché ce petit chef-d’oeuvre dans la vidéothèque de son grand-père. C’était il y a un mois, un mois et demi   et  il faut avouer qu’à l’époque la cinémathèque privée des Jovens était en baisse qualitative. C’était moins deux avant le plongeon. Nous avions épuisé notre stock de bizarreries et même les vieux films aux couleurs sépias des actualités russes et allemandes d’avant la première guerre mondiale ne passaient plus. Vous savez,… ces images bleues qui vous conduisent, tout en restant lucides, bien plus loin avec l’opium ou le haschisch. Question de regard et de point de vue bien sûr. De regard surtout ! Mais je dérive. Bref nous n’osions même plus visionner, tant nous l’avions vu, notre film fétiche de l’année, le Metropolis de Fritz Lang. Alors, la curiosité bien placée de Kitty Dal nous a sauvés d’un désastre. Pensez donc… 

                     Allez, trêve de discours, les Jovens vous offrent une dernière rasade de leur fameuses framboises dans l’alcool et sans plus attendre regardons le film qui inaugure notre saison cinémato/Joven sous les auspices du baroco/romanesque film d’Albicocco !  Et bien voilà ! Allons-y maintenant ! Moteur ! »

                    « Ho, j’allais oublier », reprend Andalouz Gold, suave et chaloupé dans le plus pur style Joven. «  Que l’on dégage s’il vous plaît quelques places au premier rang pour notre cher ami le Parrain et son équipe, ainsi que pour nous-mêmes. Je suis ravi de voir en aussi grand nombre les Kaisers parmi nous. Mais je vous rappelle, Kaisers, Kaiserettes et Jovens, que les amitiés, fiançailles et pire encore, les unions mixtes sous quelque forme que ce soit, doivent être soumises à la plus stricte approbation de vos bureaux respectifs ».

 

Gloussements et éclats de rire.

Noir. L’écran géant crève l’autre écran, celui de la nuit, giflé de mille petites mouches blanches.

 

 

 

 

 

 

 

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