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LA BALLADE DE SANS-NOM / Extrait N°22 : « Ehad », c’est de l’hébreu. C’est pour moi le plus beau mot en hébreu.                     Pour Dreyfus en tout cas ! Pour Dreyfus, le nègre. Le nègre qui rame  et ramera à contre-courant, soyez-en sûrs ! « Ehad », ça veut dire « un » mais aussi « unité ». Unité, pas muraille, unité, Sans-Nom, tu entends, u-ni-té ! Et pour Dreyfus le nègre et par déduction, unité ça veut dire aussi  intimité et bien d’autres choses délicates qui n’ont rien à voir avec ce qui flotte dans l’air de ce temps. Ce qui flotte dans l’air de ce temps, Sans-Nom, c’est l’égoisme fait booooonté, c’est le mensonge fait vérité. Il pue, l’air du temps !

By 16 novembre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

« Ehad », c’est de l’hébreu. C’est pour moi le plus beau mot en hébreu.

                    Pour Dreyfus en tout cas ! Pour Dreyfus, le nègre. Le nègre qui rame  et ramera à contre-courant, soyez-en sûrs ! « Ehad », ça veut dire « un » mais aussi « unité ». Unité, pas muraille, unité, Sans-Nom, tu entends, u-ni-té ! Et pour Dreyfus le nègre et par déduction, unité ça veut dire aussi  intimité et bien d’autres choses délicates qui n’ont rien à voir avec ce qui flotte dans l’air de ce temps. Ce qui flotte dans l’air de ce temps, Sans-Nom, c’est l’égoisme fait booooonté, c’est le mensonge fait vérité. Il pue, l’air du temps !

                    Ehad ! Le lieu et la formule pour cela, vous connaissez, vous ? Moi, Dreyfus… Dreyfus, pauvre petit Dreyfus, pas connaître encore. Et vous savez, au fond, il n’y a pas que pour le couple. Il y a en fait un malaise dans toute relation. Vous connaissez Rutebeuf, le poète, et la fameuse chanson. »

                   

Dreyfus chante : « Que sont mes amis devenus que j’avais de si près tenus et tant aimés… ?  La suite, on devine, hein ? Non ? »

 

                       Dreyfus reprend« Ils ont été trop clairsemés, je crois, le vent les a ôtés… »

                    Polsky « Vrai !  Mais toi depuis quand vis-tu cette crise, depuis quand  as-tu pris conscience de tout cela ? »                 

 

                     Dreyfus, après un long silence :

 

                    «Depuis mes quinze ou seize ans. J’ai vécu à ce moment une expérience tout à fait extraordinaire et que je n’ai jamais racontée. Mais à vous, je crois que je peux.

                    Le couple de mes parents, je l’ai toujours connu comme en enfer. En bref, disputes à chaque repas, discussions interminables la nuit, le jour tensions effrayantes, atmosphère de frustrations toujours croissante… J’aimais mon père autant que ma mère, vous savez. Oui, je les aime beaucoup l’un et l’autre. Pris individuellement, ce sont des gens extraordinaires, de belles natures. Mais pourquoi faut-il que des humains et spécialement un homme et une femme qui sont sensés être faits l’un pour l’autre se déchirent en permanence ? Que de beauté perdue, que d’occasions d’être gracieux gâchées, de destins engloutis dans la médiocrité. Quand on y songe ! Plus tard, j’ai compris que c’était encore plus grave et que le mal était encore plus profond. J’ai observé que mes parents avaient un rituel relationnel très différent avec chacun de leurs enfants, avec de grandes inégalités, de grandes injustices. Ainsi, j’ai découvert qu’un homme et une femme, faits pour vivre ensemble,  avaient le plus souvent des relations fondées sur la confusion et l’égoïsme, plutôt que sur ce qu’on devrait appeler l’amour. J’ai compris aussi que cet égoïsme pouvait se prolonger jusque dans les relations avec leurs enfants et de manière parfois très cruelle, bien que le plus souvent très retenue, déguisée »

                     Sans-Nom : « Dreyfus,  mais l’expérience dont tu nous as parlé au début, c’est quoi dans tout ça ? »

                    Dreyfus : « On y vient ! On y vient Sans-Nom ! Mais c’est qu’ils sont pressés, ces tourtereaux, depuis qu’ils ont parlé mariage ! Ah, mais…

                    Tu sais, Sans-Nom, j’ai par la suite percé bien des secrets autour de moi et, comme le dit dans un de ses écrits ton copain Rimbaud, « j’ai ainsi connu toutes les familles d’Europe »,  façon de parler bien sûr. Je me suis aperçu  que partout, ou presque, à quelques nuances près, les choses étaient semblables. J’ai ainsi découvert que si ma condition est d’être un mal-aimé, c’est également la condition de la plupart des hommes.

                    J’avais quinze ans, et sur fond de détresse, j’ai  alors développé une intense capacité à tout scruter, comme je vous l’ai déjà dit. Mon regard est devenu scalpel ! Terrible ça, mais intéressant ! C’était… ma résistance, une espèce de sauvegarde, d’instinct non pas de survie, mais de mise en marge, pour voir venir, pour comprendre par la bande ! C’était malsain à force ! Mais ma conclusion a été que si nous sommes bien tous des mal-aimés, Sans-Nom, c’est que le plus souvent, nos pères n’ont pas été au rendez-vous pour que nous soyons, au contraire… des bien-aimés. Ah, leur terrible absence ! J’ai vu aussi que l’amour que nos mères nous portent est un amour inquiet et le plus souvent possessif.  Elles n’ont pas été rassurées par leurs maris, nos pères, ni par leurs propres pères. A partir de là elles démarrent toujours un effarant carnaval psychique dans leurs relations avec les enfants. Conséquence,  même un troupeau de paisibles phoques sonnerait chez un psychiatre,… question identité. Il en résulte que la plupart d’entre nous ne savent pas qui ils sont et sont  même des  fous qui s’ignorent ou qui feignent de l’ignorer. O pas des fous qu’on enferme, bien sûr. Pas des spécialistes, pas des fous spécialistes. Mais des fous, Sans-Nom, de vrais fous. Les amateurs ! Les pires ! Nous ! Toute la comédie sociale démarre là, mes amis. Mais oui, voyez les efforts insensés que produisent les gens autour de vous pour paraître ceci ou cela. Pour se mouvoir dans l’inexistant, dans l’irréel, le fuligineux. Qui dira les terreurs rentrées, les abdications secrètes de l’adolescent qui doit se glisser dans le moule. Quel moule ? N’importe lequel ! Un moule est toujours un moule. Et une banquise est toujours une banquise. Comme votre  futur mariage sans doute » finit-il en grommelant.

                    Sans-Nom : « Dreyfus,… Dreyfus ! »

                    Dreyfus :…

Polsky Fal : « Dreyfus, là…  tu freines, tu freines s’il te plaît ! ».

                   

                      Dreyfus enchaînant : « Bon, o.k., o.k. ! Ainsi, j’ai développé une effroyable lucidité qui aurait pu me rendre fou  ou m’amener à la drogue ou que sais-je d’autre… Je ne sais pas comment je suis parvenu à échapper à tout cela, mais ce désespoir , je continue à le porter en moi de façon lancinante. Je peux  finalement comprendre le Parrain qui s’est suicidé et qui allait hurler à la face des tigres, au zoo. J’adhère pas du tout, mais quelle désespérance. Le pauvre type ! Ce désespoir-là, tu vois, Sans-Nom, c’est quelque chose que tout le monde sait et que tout le monde tait. C’est une chose à laquelle personne n’a de réponse, ou ne veut en donner. Et c’est bien là le problème. Pour moi, l’exutoire, si l’on peut appeler cela un exutoire, a été de fouiller au scalpel l’âme des hommes, l’âme des bêtes, le coeur de toute chose. C’est pourquoi j’ai dans l’esprit les éléments d’un fabuleux opéra du genre humain. C’est ce qui m’aide  à aller de l’avant dans l’espoir de trouver un jour une réponse. Et mon exutoire a été récemment l’occasion de quelque chose de bien étrange que je vous raconterai aussi. »

                   

                      Polsky-Fal : « Là, c’est ta fameuse expérience du début, non ? Alors, tu racontes ?»

                    Dreyfus : « Non, ça c’est une autre expérience et vous y aurez droit aussi. Patience Polsky, patience !  J’en reviens à ma vie de famille. Il  le faut, pour le contexte. »

                    Polsky-Fal : « Bon… »  Soupir de Polsky.

                   

                       Dreyfus : « Le témoignage de mes parents, leur vécu,  m’a peu à peu fait perdre tous mes repères. C’est un peu pour cela qu’on m’appelle Dreyfus l’indépendant. C’est pour cela que vous avez devant vous Dreyfus, le jeune marié qui n’assume pas. C’est pas courant ? Je sais ! Mais moi  je veux vivre ce qu’il y a de faux, de fêlé dans ma condition. C’est ma façon d’être vrai. C’est comme une chose qui vit en moi. Je veux l’affronter, la connaître, pas la subir. L’orgueil entre, peut-être, en bonne part  dans tout cela. Mais c’est un autre problème et il  faudra l’aborder un jour…

                     

                      Sans-Nom : « C’est aussi l’orgueil, avec le reste, qui a conduit le Parrain au suicide, non ? »

                   

                      Dreyfus : « Comment répondre à cette question, Sans-Nom, et avec l’aide de qui ?  Chez nous, j’ai observé un deuxième phénomène qui m’a fait basculer encore plus dans l’incrédulité par rapport à ceux qui auraient dû être pour moi des modèles. Ma mère est mère au foyer, mon père fonctionnaire. Un bon poste,…sous-payé. Schéma classique ! A l’occasion d’une mutation et donc d’un déménagement, mes parents ont eu la possibilité de louer une villa conçue et décorée avec un extraordinaire bon goût  par un des meilleurs décorateurs de la capitale, du Louis XVI avec cheminée de château, etc. La demeure appartenait à un industriel qui avait émigré. Tout ce luxe  traversé quotidiennement, cette élégance, calmait un peu et convenait à ma jeune nature sensible et esthète. J’espérais que cela durerait longtemps, le plus longtemps possible. Une oasis dans un monde que je pressentais barbare ! Mais il n’en fut rien, car ce splendide décor, immuable dans ses belles qualités, mettait jour après jour en lumière la pauvreté et l’impuissance des relations entre les êtres qui vivaient là. A ce point, je réalisai  que le seul lien qu’avaient trouvé mes parents se traduisait par le matérialisme.  Que c’est idiot pour des gens pourtant intelligents et sensibles ! Et encore je devinais que cela n’était que la partie visible d’un iceberg. L’iceberg d’une déroute existentielle bien plus profonde. Les splendides décors, le frigidaire flambant neuf, la télévision, le luxe clinquant des appareils électro-ménagers et une  aisance certaine et grandissante devenaient peu à peu les seuls dieux oppressants de ce foyer.

                    Alors, un jour, il m’est arrivé une chose que je n’ai jamais racontée. C’est ce dont je voulais vous parler au début. Nous y voici !

                    Nous étions attablés en famille, j’avais quinze ans et le repas de midi tirait à sa fin, entrecoupé de ces éternelles discussions qui  tourneraient à l’aigre. Et mon esprit perçut alors le vide immense et l’espèce de stupeur matérialiste qui était devenue notre religion. A ce moment, une image s’est imposée devant mes yeux, quelque chose comme un film,… une vision ».

                     

                     Sans-Nom : « Ah, bon, une vision ! »

                   

                      Dreyfus : « Oui, Sans-Nom, une vision ! Et nette, très nette la vision, en relief et en couleurs ! *Il y avait de très hauts immeubles s’effondrant comme des géants fracassés et un effroyable chaos de béton à perte de vue. C’était récent et cela semblait universel. Le monde entier semblait concerné par un remue-ménage colossal. Il y avait aussi de la boue, beaucoup de boue et du sang. Une boue dans laquelle semblaient s’enfoncer les hommes toujours plus. Cette boue n’était pas que matérielle, Polsky. Elle était aussi, et peut-être plus encore, morale. Des hommes, des femmes et des êtres de tous âges, ensanglantés,  hurlaient de terreur. Quand j’ai vu ce chaos inouï,  j’ai su avec une totale assurance que cela viendrait, se produirait un jour et que ce serait ce que l’on appelle la fin des temps. J’avais à parler ! Il y avait pendant que je contemplais, effaré, à l’intérieur de mon esprit cette terrible vision d’apocalypse, une urgence. Une urgence absolue à communiquer ce que je voyais. J’ai eu cette phrase, en criant, je crois : « Mais ne pourriez-vous penser à autre chose qu’au confort ? Ne pourriez-vous élever un peu le niveau de vos préoccupations ? Ne voyez-vous pas que nous allons vers la fin du monde ? »

                    Rempli plus encore de ce sentiment d’urgence, j’ai à nouveau hurlé à la face de mes parents: « Je vois la fin du monde. Je la vois devant mes yeux, c’est un horrible gâchis! Du sang, de la boue mêlés de blocs de ciment, de pierres !  Il ne faut pas rester comme cela. Il faut réagir, trouver autre chose. Une autre manière de faire, d’être… »

 

                    Polsky-Fal et Sans-Nom, presque en cœur :

 

                    « Et tes parents,  qu’est-ce qu’ils ont dit ? »

 

                    Dreyfus : « Mon père était pâle, extrêmement pâle mais pas

 

franchement réprobateur en fait. C’est la part des grands sensibles, ça. Et il en

est… N’empêche, j’ai marqué le coup, surpris. J’avais tellement le sentiment de lutter contre des moulins. Un mélange de David contre Goliath et de Don Quichotte, si vous voyez ce que je veux dire. Je m’attendais à une gifle, une réprimande.  En fait, j’avais peur mais en même temps une étrange résolution m’habitait. Le sentiment d’un devoir accompli. Oui !

 

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