Skip to main content

LA BALLADE DE SANS-NOM, Un roman de H. Goël / Etrait N°3 LES FURIEUSES D’I -YEU ET LE GENERAL ROUGE 

By 22 octobre 2021LECTURE QUOTIDIENNE

LES FURIEUSES D’I -YEU ET LE GENERAL ROUGE

 

Elles sont une grappe dans l’allée centrale du village, comme catapultées hors d’une maison hantée de cris stridents! Et dans l’irrésolution de plusieurs allers et retours, elles seront quatre, cinq et puis trois finalement ! Aussi vite sorties que retournées, les hésitantes, les furieuses ! La plus menue, Sag-Kaj, s’est emparée d’un long gourdin et l’on ne voit plus que sa face rougeaude dans la poussière de la rue. Elle va, les yeux dégueulant de haine. Elle est toute colère suée par la frustration de trente-cinq années de célibat. Elle n’est plus bientôt qu’un petit soleil de mort qui avance dans une toundra. Les deux autres, à la traîne, grandes bêtasses mi-édentées, suivent leur chef. Leurs cris flottent dans l’air comme une mélopée mal assurée et fauve. Leurs cheveux gras  vont au vent comme des restes d’algues mortes blanchies par le sel. Elles toisent  du vide, effarées. Elles sont d’un âge incertain. Et du fond de la déroute existentielle qu’on lit sur les mille plis de leurs  mauvais visages fanés elles serrent des poings pâlis, terribles.

 

« Il faut à présent mettre fin au scandale! » C’est ainsi que le Conseil improvisé des femmes d’I-Yeu vient de jacasser, encore et encore. Et dans le tribunal  de fortune duquel viennent  de  jaillir les  exécutrices, ce  ne sont  que  hoquets  pâles et  larmes de colère soudées aux attentes farouches.

 

Au loin, sur un embarcadère, la rumeur des cris vient jusqu’à Il-Li Yii, portée par le vent chaud du sud. Le  doux  Fa-Lon qui féconde les ouïes, les rend  sensibles.

Et c’est d’abord un léger fardeau sur ses épaules, une angoisse imperceptible et c’est ensuite un tremblement nerveux sur les joues. Li sait que ces cris et la colère de ces femmes ne sont pas rien. Il devine et redoute le gourdin levé de Sag-Kaj et les poings des vieilles, tressés par la haine. Et tout cela  fend l’air très vite maintenant. Et voici Sag-Kaj dans un vacarme  bruissant de mille insectes de fer, dents grinçantes, avec  les poings tendus pour repousser loin dans l’oubli le petit être diaphane suspendu dans sa nuit chaude au creux du ventre de Sag-Mo.

 

Il-Li Yii demeure longtemps prostré, replié en foetus sur son embarcadère, longtemps. Vers la fin du jour, Sag-Mo tente de le rejoindre; tantôt rampant, tantôt avançant à croupetons, de touffes de bambous en touffes de bambous. Li reconnaissant le souffle haché de sa cousine, plonge alors rapidement les deux pieds dans la rivière, assis à même l’embarcadère, soulagé, faussement distrait

Sag-Mo a fui les furieuses d’I-Yeu dans la mer des roseaux et puis le « Général Rouge » a surgi. Monté sur un superbe Apalooza, il traverse lentement tout le village d’I-Yeu une fois, deux fois, trois fois… Nul ne le connaît, ne l’approche. Seuls quelques-uns ont jadis entendu parler d’un homme  de la région des marais  dont la description correspond  à l’homme à cheval. D’autres affirment que le général rouge provient de la région des montagnes et qu’il est un seigneur déchu. D’autres disent encore qu’il vient du Nord, de fort loin, que son arrière-arrière grand-père était Ouzbek, qu’il a jadis émigré ici avec sa cour.  D’autres disent encore qu’il est le diable incarné.

 

Dans les sombres tavernes de Kadaks-Teu, bourgade située après  les montagnes, à l’Est d’I-Yeu, de pâles jeunes gens  récitent la nuit des complaintes à sa  gloire :

 

                                    

                                     TORNADES

 

Quel est l’Ouzbek qui descend

vers les plaines sous Dang-tzé?

Et quelles sont les péninsules démarrées

auxquelles il rêve sous le ciel jaune

en fredonnant une vieille romance des steppes?

 

Et jusqu’à  I-Yeu

les planches des baraques tremblent

comme vieilles apeurées.

Tandis que les bouleaux argentés

ploient sous la fourche des tornades.

 

Ou encore:

 

OHE ! GENERAL !

 

Les cités pâles

du ciel

s’effacent

derrière l’horizon.

 

Hé yah !

 

Et tout a commencé

ce matin-là

dans une absence

de quête

 

Hé yah !

 

Un vieux général rouge

et son cheval

tournent lentement

dans l’ennui des plaines.

 

Hé yah, hé yoh,… yah !

 

 

L’homme, haut, bien fait, est élégant, très. Il va légèrement cambré et comme enveloppé d’une extraordinaire vigueur. Il peine à masquer une terrible colère  qui fait exploser sa cuirasse sous les rayons de la lumière solaire. Il fait un avec le cheval qui le porte. Ils vont dans une coordination de mouvements  où court un feu dans un entrelac de muscles qui troublent.

 

Tant d’énergie, trop d’énergie virevolte en lui, concentrée. Et l’on se questionne sur la source, la genèse de tout cela.

 

Ses yeux ?  Nul ne les a jamais vu, dit-on et nul n’oserait… Il a le sourcil bandé comme l’arc et l’on devine l’éclair et les fourches dans les carquois de son âme bardée. Pas un mot ne descend de sa bouche. L’homme et la bête ont  finalement cessé leur déambulation et semblent  à présent vissés au beau milieu de la grand-rue, sanglés de solitude. Le poil humide du cheval sue le feu et ses naseaux crachent des spleens en fumeroles. L’homme qui se dresse de temps en temps sur ses étriers, en un hoquet de gestes hachés, désigne de son bras gauche la maison où s’est tenu le tribunal improvisé des furieuses. Il se répète ainsi dans une gestuelle d’automate qui ferait peut-être rire en d’autres circonstances mais sème crainte sourde et torpeur. Et puis, toujours silencieux, terriblement silencieux, il dirige son cheval vers des groupes de femmes rassemblées ici et là. Caracolant, il est nimbé d’une aura iodée et factice.  Arrêtant sa monture, il se penche depuis le col du cheval jusqu’à des visages momifiés par la crainte. Toutes font silence, à la fois soumises et  faussement complaisantes.

Longtemps il toise chacune des gueuses du tribunal. Et indifférent  aux va-et-vient de son cheval, il délivre un message silencieux  d’une invraisemblable violence. C’est un message  jeté aux faces bleuies par l’angoisse et le froid. Ses poings ardents crispés sur le pommeau de la selle sont du granit. On dirait des râteaux de tonnerre !  Le manège dure ainsi  pendant deux ou trois dizaines de minutes, jusqu’à ce que l’homme ait accompli  tout son rituel. Satisfait, il se redresse alors avec l’aplomb d’une bombarde au ressac qui aurait craché  toute sa poudre. Et dans le déploiement de tout son torse surgit alors le triomphe cruel de celui qu’il semblerait dangereux, c’est l’évidence, de chercher à affronter.

 

« Un vrai Satan !» murmure très bas un des vieillards parmi les hommes peu à peu revenus des embarcadères. Et tout ce monde erre à présent par petits groupes  dans les ruelles poussiéreuses et puis s’agglutine  aux carrefours, apeuré.

Le Général Rouge, cravache rageuse collée au flanc de sa bête démarre alors au grand galop. Du bout de son bras gauche, il élève un énorme sablier. Au bout de son bras droit, dressé à son tour, un faisceau de plumes de toutes tailles jaillit dans un triomphe de couleurs. Il descend ainsi la rue principale, méprisant toute la foule. Dans une cascade de rires hurlés, le guerrier jubile, conscient de ce qu’aucun de ceux qui sont là ne discernent la signification symbolique de ses emblèmes.

 

Il les propose et puis les dépose d’un seul élan dans les deux bras ouverts de Sag-Mo qui pâle, silencieuse et soumise les reçoit sans comprendre qu’ils sont désormais les symboles de sa destinée selon le bon vouloir du cavalier. L’oriflamme de plumes, les vanités multiples du monde et le sablier, l’image du temps qui passe. C’est alors dans l’air comme le dégagement d’une chose étrange accompagnée d’une violence inouïe. Il y a transmission, pacte entre ces deux là ! Cela tombe sur l’âme de Sag-Mo comme un sac de ténèbres. Sag-Mo ne comprend pas, mais elle sait que sa destinée vient de basculer. Un lent poison s’infiltre alors et commence à courir dans ses veines…

Tous voient  s’ouvrir les deux bouches, celle du cavalier et celle de Li: «  Sag-Mo ! », hurlent-t-ils longuement mais pour des raisons si différentes. Et c’est le cri de détresse de Li et le cri de triomphe du cavalier qui se mêlent au ciel et au sol, dans la poussière de la rue.

 

Qui est le général rouge ? Est-il le père, peut-être l’amant de Sag-Mo ? Est-il  peut-être le père de son enfant ? Nul ne le sait. Seule Sag-Mo sait et tous comprennent  que Sag-Mo a cependant trouvé là un inquiétant protecteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leave a Reply

Translate »