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« Le scénario catastrophe, c’est un hiver très froid » : comment l’exécutif se prépare au pire

By 11 septembre 2022AVERTISSEMENT

« Le scénario catastrophe, c’est un hiver très froid » : comment l’exécutif se prépare au pire
Emmanuel Macron met soigneusement en scène l’anticipation de l’hiver. Et l’on note d’étranges similitudes avec la gestion du Covid.
Ludovic Marin / POOL / AP / SIPA
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« Le scénario catastrophe, c’est un hiver très froid » : comment l’exécutif se prépare au pire
Broyer du (scénario) noir
Par Louis Hausalter
Publié le 10/09/2022 à 7:00

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Emmanuel Macron tente d’éviter tout procès en impréparation, alors qu’il existe une réelle inquiétude sur de possibles coupures de courant cet hiver. Reste à trouver le bon ton, sans sombrer dans l’alarmisme ni la légèreté. Coulisses.
« Madame, Monsieur, bonsoir. La France en panne, en panne d’électricité pendant quatre bonnes heures et parfois plus, vous l’avez tous vécu, vous avez tous quelque chose à raconter… » Il est 20 heures, ce 19 décembre 1978, et Patrick Poivre d’Arvor ouvre le journal télévisé d’Antenne 2 sur le black-out qui a affecté presque tout le territoire national. À l’origine de cette gigantesque panne, la défaillance d’un câble à haute tension entre Nancy et Troyes, à une heure de pointe de la consommation et en pleine période de froid.

Les images d’archives ont vieilli, mais un tel épisode pourrait-il se répéter ? Cette perspective donne des sueurs froides au sommet de l’État. D’autant que parmi tous les paramètres figure, en bonne place, la météo, un impondérable par excellence. « Oui, il y a des scénarios dans lesquels ça ne passe pas prévient un ministre. Si on conjugue une mauvaise mise en œuvre des mesures de sobriété et un hiver rude, on aura des coupures. » L’un de ses collègues n’est pas plus rassurant : « Le scénario catastrophe, c’est un hiver très froid type 1985. Là, ça risque de péter, pas seulement chez nous mais au niveau européen. »

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Un risque qui n’est certes pas une terre inconnue. À l’approche de chaque hiver, le Réseau de transport d’électricité (RTE) prépare des plans d’urgence en cas de tension sur la ligne. « Nous travaillons sur des modèles mathématiques, en fonction des scénarios météo » explique-t-on chez le gestionnaire du réseau. Mais, cette fois, consigne a été passée aux services de l’État de s’en mêler plus que de coutume. « On identifie les points d’intérêts vitaux, type hôpitaux, commandement des secours ou des forces de l’ordre, usines de production électrique, industries sensibles, stations de pompage, et on essaie de faire du Tetris pour préserver le maximum d’entités prioritaires » décrit un sous-préfet. Car, si un jour la demande excède l’offre disponible, il faudra délester, selon le terme désormais sur toutes les lèvres. C’est-à-dire couper le courant de manière temporaire et localisée. Concrètement, cela signifie des plages de deux heures sans électricité pour un quartier ou même une ville. En attendant, le gestionnaire du réseau doit présenter le 14 septembre de premières perspectives pour l’hiver. « RTE a un vrai doute sur la capacité de ne pas délester confie-t-on dans l’état-major d’un groupe du CAC 40. Politiquement, c’est un énorme sujet. Si on laisse des grands-mères sans électricité pendant deux heures, on verra physiquement le déclassement du pays… »

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C’est pour cela qu’Emmanuel Macron met soigneusement en scène l’anticipation de l’hiver. Et l’on note d’étranges similitudes avec la gestion du Covid. Le ­président n’a-t-il pas réactivé les réunions secrètes du Conseil de défense, cette fois dans une version « énergétique » ? Quand on demande s’il faut y voir l’organe où se prendront d’éventuelles décisions difficiles – comme à l’époque des confinements –, l’Élysée botte en touche. Un conseiller se contente de défendre la démarche : « L’énergie n’est pas traitée comme une donnée marchande, mais une donnée stratégique, qui touche à la défense nationale. » Une réponse aux oppositions qui dénoncent l’opacité de cette instance.

Ce n’est que la première des polémiques à venir. Déjà, le procès en indécision de Macron quant à l’avenir du nucléaire est reparti de plus belle, nourri par le spectaculaire revirement présidentiel. Au gouvernement, on transpire aussi en pensant au jour où l’Allemagne, en panne de gaz, pourrait demander à la France de se serrer un peu plus la ceinture pour lui venir en aide, en vertu d’une solidarité européenne aux contours encore flous. Pas sûr que cela passe comme une lettre à la poste dans l’opinion publique.

ARRIÈRE-PENSÉES
Autre sujet sensible : l’État, qui demande aux entreprises de baisser leur consommation de 10 %, montrera-t-il l’exemple ? Le ministre de la Fonction publique, Stanislas Guerini, doit annoncer à la fin de septembre la déclinaison du plan de sobriété pour les administrations. Parmi les pistes étudiées, du télétravail généralisé lors de « jours rouges » (les plus froids) pour économiser le chauffage et l’éclairage des bâtiments. Ou une réduction de la vitesse des véhicules de fonction des agents publics.

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Il n’y a pas que l’énergie. Selon un sondage Elabe/BFMTV, la pénurie à laquelle les Français s’attendent le plus (77 %) est celle des produits alimentaires. Précisément celle qui risque le moins d’arriver, à en croire les professionnels du secteur ! « Le sujet principal, ce sont les céréales, mais la récolte est bonne et les prix repartent à la baisse sur les marchés » note-t-on au ministère de l’Agriculture. « Il ne faut pas faire peur aux gens, il y aura de la bouffe rassure-t-on à la direction d’un grand distributeur. Le sujet, ce n’est pas la pénurie, c’est l’inflation, et donc l’accès aux produits. Nous voyons des gens qui sont à la limite des banques alimentaires… »

Dans ce contexte, le ton à trouver pour préparer les esprits à cet hiver plein d’inconnues n’est pas le moindre des soucis du pouvoir. D’autant que tout le monde n’a pas adopté le même… Emmanuel Macron a décrété dès le Conseil des ministres de rentrée « la fin de l’abondance ». « La frontière est ténue entre gravité et pessimisme. On est dans une situation grave, qu’il ne faut pas masquer, donc c’est le bon ton » salue un ministre légèrement fayot. D’ailleurs, Élisabeth Borne s’est mise au diapason à l’université du Medef, en alertant sur un possible « rationnement ». Mais le lendemain, devant le même parterre, Bruno Le Maire jouait une partition plus optimiste. « Still summer » fanfaronnait le ministre de l’Économie alors qu’on lui demandait si « winter is coming » selon une réplique culte de la série « Game of Thrones ». Et de vanter la résistance d’indicateurs, comme la croissance, les carnets de commandes ou les créations d’emplois. Pas sûr que cela réchauffe le cœur des Français qui coupent dans leurs dépenses et craignent de grelotter. Mais, même quand la pénurie menace, les arrière-pensées politiques ne sont pas loin. « Il y a un vrai écart de mots entre d’un côté Macron et Borne, et de l’autre Le Maire, qui veut incarner l’optimisme et la confiance » observe de loin un ex-conseiller com du gouvernement. Sur la grande scène dramatique dressée pour l’hiver, chacun compte jouer un rôle-titre. Le chef de l’État, comme ceux qui rêvent de lui succéder.

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