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Les Jésuites, leur action anti-chrétienne de loups ravisseurs au cours des siècles. Voici le chapitre 2 du livre… Leur action en Espagne au moment de la Réforme.

By 8 juin 2014 Lève-toi !

TENTATIVES DE RÉFORME EN ESPAGNE ET LEUR RÉPRESSION.

Tandis que dans les Pays-Bas, réunis jusqu’alors à l’Espagne sous le sceptre puissant de Philippe II, les luttes des réformés pour la foi se terminèrent par une glorieuse victoire du protestantisme, en Espagne même celui-ci succomba sous l’oppression la plus ignominieuse et la plus cruelle. Là aussi, peu après l’apparition de Luther, s’était répandu la nouvelle de son geste libérateur et des thèses qu’il avait affichées à l’église de Wittenberg. Chacun voulait les lire, et les œuvres des années suivantes accrurent l’admiration pour le moine augustin qui osait tenir un langage si hardi contre les abus de l’Église. Si elles ne pénétrèrent d’abord dans le pays qu’en langue latine, elles furent bientôt suivies de traductions et l’on put croire que l’œuvre de la Réforme gagnerait aussi du terrain en Espagne. On s’y rendait compte, dans beaucoup de milieux, des abus de l’Église romaine, et des écrivains ecclésiastiques ou profanes les avaient maintes fois signalés. Même dans l’entourage de l’empereur Charles Quint, il ne manquait pas d’hommes connaissant parfaitement la doctrine de Luther. Tel le secrétaire privé de l’empereur, Alphonse de Valdenz, qui eut des rendez-vous confidentiels avec Mélanchton et essaya à plusieurs reprises de plaider auprès de son maître en faveur des protestants. Il semblait donc qu’en Espagne le terrain ne fut pas moins qu’ailleurs préparé à recevoir l’Évangile. Mais nulle part les timides essais d’introduire la foi évangélique n’ont rencontré de plus grosses difficultés qu’en ce pays, et nulle part les premières manifestations de l’esprit évangélique n’ont été étouffées en germe comme en Espagne, en sorte que par la suite elles n’y ont pas laissé la moindre trace.

Durant des siècles, le christianisme avait dû livrer dans ce pays les plus rudes combats contre les Maures qui y avaient pénétré. En souvenir de ces luttes, tout ennemi de la foi catholique était considéré en même temps comme ennemi de la patrie. L’horreur qu’on éprouvait pour l’hérésie venant d’Allemagne était considérée comme une preuve de patriotisme et de nationalisme. De plus, les tribunaux d’Inquisition décrits dans le chapitre d’introduction ne furent, dans aucun pays, des institutions aussi durables qu’en Espagne. L’extrême sévérité de l’Inquisition, sa toute-puissance, sa procédure réglée par de nombreux décrets en firent dès le début une arme cruelle contre l’hérésie et qui était redoutée de tous. Dès 1521, l’Inquisition interdit sévèrement l’introduction des œuvres de Luther et, du haut de la chaire, on prescrivit à tous de dénoncer les opinions luthériennes. En deux endroits seulement, à Séville au nord, à Valladolid au sud, purent se former de petites communautés évangéliques, mais en peu d’années elles furent complètement anéanties.

A Séville, ce fut un jeune ecclésiastique du nom de Constantin Ponce de la Fuonte qui osa le premier annoncer la vérité évangélique. Il n’avait que 33 ans lorsqu’en 1533 il fut appelé comme prédicateur par le chapitre de la cathédrale de Séville. Ses sermons pleins d’idées et d’une forme parfaite exercèrent bientôt une grande attraction. Bien que le contenu différât à peine de la foi évangélique en la justification par le Christ que l’Allemagne venait de réintroduire, il savait donner à la foi évangélique une forme où il évitait toute attaque contre les dogmes de l’Église catholique. Peu d’années après qu’il eut assumé ses fonctions à Séville, il trouva un appui et un partisan de ses idées dans la personne du docteur Egidio, appelé comme lui en qualité de chanoine au chapitre de la cathédrale ; celui-ci, tout pénétré d’abord des idées de la scolastique, finit, après une crise intérieure, par adopter la vérité évangélique. Les sermons de ces deux prédicateurs et leurs enseignements dans des conversations privées gagnèrent à l’Évangile un petit cercle d’auditeurs et de partisans qu’ils initièrent aux vérités fondamentales du protestantisme. L’Évangile pénétra également dans le monastère des hiéronymites d’Isidora, non loin de Séville, où vivaient des moines augustins ; il se propagea de là dans d’autres cloîtres du même ordre et dans des familles des environs. Un certain nombre de pieuses femmes embrassèrent avec tant de zèle la nouvelle doctrine que non seulement elles s’essayèrent d’opérer de nouvelles conversions dans des couvents de femmes, mais persévérèrent dans leur foi même en présence de la mort. Les deux confesseurs de la vérité évangélique ne restèrent pas non plus sans influence sur le clergé de Séville. Toute une série de ses membres, dont nous ne pouvons ici citer les noms, ont dû expier plus tard par la mort ou d’autres peines sévères les relations qu’ils entretinrent avec les protestants de Séville. Le nombre total de ceux qui, à Séville, se groupèrent autour de l’Évangile a souvent été exagéré. En réalité, il dépasse à peine cent trente. Mais ils appartenaient aux classes les plus différentes et étaient unis par la foi commune en la toute-puissante vertu de l’Évangile.

Il sembla, pendant quelque temps, que la petite communauté dut échapper aux regards soupçonneux de l’Inquisition. Les membres pouvaient sans être inquiétés se réunir en des maisons où Constantin et Egidio annonçaient à des femmes l’Évangile dans une forme plus claire et plus transparente qu’ils n’eussent pu le faire en public. Dans ces réunions, ils célébrèrent également la communion sous les deux espèces. Mais à la longue les assemblées n’échappèrent pas à l’œil vigilant de l’Inquisition. Depuis longtemps déjà, des ennemis qu’il avait dans le clergé séculier et régulier avaient dénoncé Egidio à l’Inquisition à cause de ses sermons. Ce fut lui qui reçut le premier coup. Lorsque Charles Quint, dont Egidio possédait la faveur sans que l’empereur soupçonnât ses attaches à l’Évangile, lui confia l’épiscopat vacant de Tortosa, la colère et la haine de ses ennemis éclata. Egidio fut accusé auprès de l’Inquisition de rejeter le culte des saints, de contester le mérite des bonnes œuvres et de s’écarter sur d’autres points du dogme de l’Église. Il fut emprisonné dans le château de Triana, ancien castel mauresque sur la rive droite du Guadalquivir. C’est en vain que l’empereur intercéda en sa faveur, que le chapitre s’employa pour lui, qu’Egidio lui-même essaya de se justifier ; ces contradicteurs avaient pris dans ses sermons, en les isolant du contexte, un certain nombre de propositions qui devaient prouver son hérésie. Au grand chagrin de ses amis, Egidio se déclara prêt à rétracter les propositions qui lui étaient imputées afin d’échapper au bûcher. Il dut lire lui-même, du haut de la chaire de la cathédrale de Séville, un long document d’après lequel il rétractait dix propositions taxées d’hérésie, huit considérées comme fausses et erronées, et sept autres qui pouvaient être interprétées dans un sens hérétique. Il ne put se soustraire par là à un dur châtiment. Pendant un an il dut rester prisonnier au château de Triana ; il lui fut interdit pendant dix ans de prêcher, de confesser et d’enseigner et il ne devait de sa vie franchir les frontières d’Espagne.

La rétractation par laquelle Egidio reniait sa foi avec tant de faiblesse fut d’autant plus douloureuse pour la communauté que son ancien chef, Constantin, était éloigné du pays. Il avait cru devoir répondre à l’appel de l’empereur qui l’appréciait fort pour ses sermons, et séjourna assez longtemps, durant l’hiver de 1550, à Augsbourg, pendant la Diète qui s’y tint. Lorsqu’en 1555 il revint à Séville, beaucoup de choses avaient changé. De nombreuses familles, craignant les persécutions qui les attendaient, avait quitté la ville ; elles s’étaient réfugiées à Genève pour y chercher le réconfort auprès de leurs coreligionnaires. Entre-temps, les jésuites s’étaient établis à Séville avec l’intention manifeste de lutter contre les conversions dangereuses des deux « serpents venimeux » Egidio et Constantin. Malgré leur présence et la surveillance exercée sur ses sermons, Constantin prêchait plus souvent encore que par le passé. Il eut même le triomphe d’être proposé par le Chapitre de Séville pour le canonicat qu’occupait Egidio. Le représentant de l’évêque protesta, il est vrai, contre cette élection. Il menaça de punir le Chapitre d’une amende ; il accusa Constantin d’être marié en dépit de son caractère sacerdotal. Les chanoines ne se laissèrent pas intimider. Ils rappelèrent l’intégrité de Constantin constatée pendant vingt années, son talent de prédicateur, la faveur dont il jouissait auprès de l’empereur, et l’élurent à l’unanimité. Le représentant de l’évêque fit emprisonner l’élu comme suspect d’hérésie. Peu de jours après, il dut être remis en liberté et Constantin réussit à faire confirmer son élection par le siège apostolique auprès duquel il avait interjeté appel. L’archevêque de Séville, Don Fernando de Valdès, l’un des prélats les plus orthodoxes qui occupait les hautes fonctions de grand-inquisiteur d’Espagne, se considéra comme atteint dans la personne de son représentant par l’attitude du Chapitre et il trouva dans les jésuites des complices pour l’aider à convaincre Constantin d’hérésie. On fit sur lui une enquête ; on entendit de nombreux témoins. Constantin lui-même fut, à diverses reprises, cité devant l’Inquisition pour fournir des explications sur ses doctrines. Celles-ci furent provisoirement considérées comme satisfaisantes ; mais on avait déjà confisqué ses livres pour en examiner les propositions suspectes. Sans s’inquiéter de ces inimitiés, Constantin continuait ses sermons et l’enseignement qu’il donnait dans un orphelinat de Séville. Il ne se faisait pourtant pas d’illusion sur l’intention de ses contradicteurs de ne pas renoncer à le poursuivre. Il voyait l’orage s’amonceler sur sa tête et sur la petite communauté dont il avait été jusqu’ici le chef. Pour échapper au moins lui-même à la persécution, il résolut d’entrer dans l’ordre des jésuites afin de manifester aux yeux de tous son orthodoxie. On a essayé de justifier cette démarche incompréhensible à tous ses partisans par l’espoir qu’il aurait eu de faire admettre ses idées évangéliques dans l’Ordre des jésuites et de faire de la Société de Jésus une amie au lieu d’une adversaire de l’Évangile. Ce fut en réalité la faiblesse d’une désertion à laquelle il céda en prenant cette décision désespérée. Mais il ne réussit pas à se sauver. L’un des inquisiteurs qui avaient mené la première enquête contre Constantin mit les jésuites en garde contre un homme aussi suspect en matière de foi et qui pouvait compromettre leur propre orthodoxie. La demande de Constantin fut froidement repoussée.

Peu après, le malheur fondit sur la Communauté de Séville. Les coreligionnaires, qui de Séville s’étaient réfugiés à Genève et à Francfort, se faisaient un devoir de procurer à leurs anciens concitoyens des ouvrages évangéliques. Bien que la contrebande de ces ouvrages fût très périlleuse en raison de la vigilance avec laquelle ils étaient recherchés par l’Inquisition, il se trouvait de temps en temps des oseurs pour rendre ce service à la cause de leurs coreligionnaires de Séville. Il arriva qu’un de ses messagers se trompât d’adresse au sujet d’une lettre qu’il devait remettre avec un de ces ouvrages à un ecclésiastique partisan de l’Évangile et la donnât à un catholique orthodoxe du même nom. L’Inquisition avait également réussi à se procurer un de ces livres hérétiques par l’un de ses espions. On avait par-là un prétexte d’agir contre la communauté. A la nouvelle du danger qui les menaçait, quelques membres de cette communauté réussirent à prendre la fuite, mais la plupart d’entre eux tombèrent entre les mains de l’Inquisition qui incarcéra peu à peu plus de 100 personnes. Tous ne se comportèrent pas en martyrs enthousiastes ; plus d’un se laissa persuader d’abjurer l’hérésie, et beaucoup d’autres qui périrent sur le bûcher ne moururent pas en martyrs de leur foi évangélique, ou, en tout cas, ne se libérèrent pas consciemment de la foi catholique. Ils prétendaient au contraire être de bons chrétiens catholiques sans toutefois réussir par-là à se sauver. On considéra leurs déclarations bien intentionnées comme une négation obstinée, et ils furent voués au feu pour avoir fait des aveux mensongers, insuffisants et hypocrites.

Après de longs procès eut lieu durant l’automne de 1555 le premier autodafé où des membres de la Communauté de Séville furent les uns brûlés vifs, les autres, après des marques de repentir, condamnés à la strangulation après quoi leur cadavre fut livré aux flammes.

L’autodafé fut entouré en cette occasion d’une particulière solennité.[1] Plusieurs jours auparavant, des hérauts parcoururent la ville et proclamèrent les ordres de l’Inquisition.

Sur la Plaza de San Franzisco, où devait avoir lieu la cérémonie religieuse précédant l’exécution, on éleva des tribunes et, devant les portes de la ville, on dressa les poteaux auxquels les victimes de l’autodafé devaient être attachées avant le supplice. La veille du jour fixé, des prêtres furent appelés au château de Triana pour annoncer aux délinquants l’arrêt de mort et les inviter à confesser leurs fautes. Don Juan Ponce de Leon, l’un des membres les plus considérés de la Communauté, se déclara aussitôt prêt à se confesser et jura qu’il voulait mourir dans la foi de l’Église. D’autres, tels don Juan González, grand d’Espagne de haute distinction, persistèrent à dire qu’ils mourraient mais qu’ils ne se considéraient pas comme hérétiques. Don Juan González ne voulut pas entendre parler de conversion, il repoussa les Pères en leur opposant les sentences de la Bible et se prépara sans faiblir à la mort du martyr. La plus ferme dans la foi évangélique fut une femme, Maria de Bohorques. Elle accueillit avec amabilité les confesseurs qui la visitaient ; elle consentit à accepter son sort mais ne céda pas d’un pouce aux essais de conversion des moines, malgré tous les efforts de ceux-ci pour la persuader de « l’erreur » où elle se trouvait.

Le dimanche 24 septembre 1555, dès le lever du jour, les cloches de la ville annoncèrent la solennité de l’autodafé. À six heures, les portes du château de Triana s’ouvrirent pour livrer passage à une superbe procession. Derrière un détachement de soldats qui ouvraient le chemin, s’avançait un cortège de 50 prêtres revêtus de leurs ornements et suivis de 20  huissiers du tribunal. Puis venait la longue file des pénitents avec leurs insignes appelés san-benitos, sortes de vêtements jaunes portant des signes différents suivant la peine encourue. Sur le san-benito des condamnés au bûcher, on voyait des flammes entourées d’une ronde de diables. Pour ceux qui, par suite de leur repentir, avait obtenu la grâce de subir d’abord la strangulation, les flammes étaient renversées. Tous les condamnés au bûcher portaient la corde au cou et une croix à la main ; à leurs côtés marchaient les moines qui essayaient encore au dernier moment d’agir sur eux en leur peignant les frayeurs de l’enfer. Derrière les condamnés venaient l’Inquisition avec ses invités ; le tribunal était précédé de son étendard rénové pour la circonstance. La procession était attendue au lieu du supplice par une foule immense. Après un sermon sur la foi, on lut les jugements.

Les repentants qui s’étaient déclarés prêts à abjurer leur hérésie, après avoir récité à genoux le Credo, reçurent l’absolution qui ne leur assurait pas l’impunité. Ils devaient au contraire accepter les peines ecclésiastiques encourues et qui consistaient en un emprisonnement plus ou moins long, voire perpétuel, ainsi qu’en des châtiments corporels. On appelait ceux qui avaient été recueillis dans le sein de l’Église les Réconciliés. On procéda ensuite à la dégradation des prêtres condamnés à mort. Ils furent dépouillés pièce à pièce de leurs ornements et insignes sacerdotaux et devinrent ainsi l’objet de la malédiction des superstitieux spectateurs. L’un des prêtres qui subit cette dégradation, Juan González, confessa sans crainte sa croyance et invita sa sœur à demeurer également fidèle, en sorte que, pour réduire au silence ce courageux confesseur, on lui mit un bâillon sur la bouche. Par contre, don Juan Prince de Leon, un lâche renégat, voulut persuader Maria de Bohorques de renier sa foi. Celle-ci ne répondit pas, et lorsqu’il eut fini de parler, elle le traita de bavard et de sot, lui disant que ce n’était pas le moment de parler mais de penser au Sauveur. Puis elle répondit au moine qui l’accompagnait qu’elle était bonne chrétienne et croyait fermement être sauvée. Un récit catholique reconnaît que la profession de foi de cette jeune fille et sa tranquille confiance en Dieu forcèrent même la sympathie des adversaires. Pour sauvegarder apparemment le principe d’après lequel « l’Église n’a pas soif de sang et n’en répand pas », les condamnés furent remis aux juges séculiers en recommandant à ceux-ci, pour comble d’hypocrisie, de traiter les condamnés avec miséricorde. Cette criminelle comédie se renouvela pour toutes les condamnations à mort prononcées par l’Inquisition ; celle-ci n’en prenait pas moins toutes les dispositions pour l’exécution et n’aurait pas manqué de citer devant son propre tribunal tout juge séculier qui eût osé obtempérer à la requête de ménagements et de commisération.

Les condamnés, après avoir été remis aux juges séculiers, furent placés sur un âne et conduits hors la ville au lieu du supplice. Le lendemain, on rasa complètement la maison d’une femme qui avait ouvert ses portes aux réunions des protestants. On sema du sel sur l’emplacement et l’on y éleva une colonne dont l’inscription rappelait le motif de la destruction.

Un second autodafé eut lieu avec le même cérémoniel, le 22 décembre 1560. Dans le cortège des pénitents, on porta le portrait de Constantin qui, après l’aveu de sa faute, languit encore plus d’une année en prison où il mourut de la dysenterie, au commencement de l’année 1560. Son portrait était si ressemblant que la foule des spectateurs, se rappelant le fameux confesseur de la vérité évangélique, en fut profondément ému.

Lors d’un troisième autodafé, on livra aux flammes jusqu’à 16 statues de protestants de Séville qui s’étaient soustraits par la fuite à l’exécution et dont, malgré tous les efforts, on avait pu s’emparer. Après un quatrième autodafé qui eut lieu le 23 octobre 1562 et où le dernier chef du mouvement fut exécuté avec un certain nombre de ses disciples, l’Inquisition put considérer la destruction de la Communauté de Séville comme chose faite. Cette petite communauté qui avait jadis prospéré était extirpée du sol de l’Espagne ; parmi ses membres, les uns avaient été livrés au bûcher, les autres avaient renié leur foi et étaient rentrés dans le sein de l’Eglise, d’autres enfin étaient fugitifs à l’étranger. La plupart de ceux qui ne furent pas livrés aux flammes mais condamnés à des emprisonnements plus ou moins longs se résignèrent à leur sort, exécutèrent les pénitences imposées et montrèrent par leur retour à l’Église que les doctrines de l’Évangile qu’ils avaient accueillies avec tant d’empressement n’avaient pas jeté dans leur cœur de profondes racines. Seuls ceux qui réussirent à échapper aux mains de l’Inquisition et à garder leur foi dans une nouvelle patrie purent, grâce à la liberté de conscience et au contact de leurs coreligionnaires, approfondir et fortifier leur conviction évangélique. Plus d’un parmi eux devint, hors de sa patrie, l’adversaire de l’Église romaine et illustra son nom par ses écrits. Mais nous ne pouvons suivre ici dans les détails leur destinée.

Une communauté plus petite encore d’Espagnols partisans de la Réforme s’était constituée à la même époque au Nord du pays, à Valladolid, capitale de la Vieille Castille et jusqu’au temps de Philippe II, résidence des rois catholiques. Son fondateur était un Italien originaire de Vérone et descendant d’une famille distinguée, don Carlos de Jeso. C’était un gentilhomme riche et très considéré, marié à une parente de Charles Quint et très estimé de celui-ci pour son talent et son caractère. Venu d’Italie à Valladolid, il y fut accueilli favorablement par Philippe II, alors régent à la place de son père. Cet Italien de distinction n’apportait pas seulement dans son nouveau pays sa puissance et sa richesse, mais un trésor beaucoup plus précieux, bien qu’en même temps plus dangereux. Don Carlos de Jeso avait connu en Italie les doctrines de la Réforme et accueilli avec une conviction profonde les vérités fondamentales de l’Évangile. Il avait lu avidement les œuvres de Juan Valdés où le célèbre écrivain espagnol développe dans un exposé clair et simple les vérités évangéliques basées sur la Sainte Écriture. Il avait également étudié les autres œuvres évangéliques de Luther, Calvin, Jean Brenz qui l’avaient confirmé dans sa foi. Malgré l’interdiction d’importer ces œuvres en Espagne, don Carlos de Jeso réussi à introduire ces précieux livres cachés dans le coffre d’une chaise[2]. Dans son nouveau pays, de Jeso fit la connaissance d’une illustre famille de Valladolid, les Gaczalla, en particulier celles de Pedro de Gaczalla qui appartenait à l’état ecclésiastique et était prêtre de l’église paroissiale de Pedrosa, village situé près de la ville de Toro. Les Gaczalla étaient sans exception soumis à l’Église, et ayant en horreur toute sorte d’hérésie, de Jeso n’osa d’abord pas parler à son ami de ses opinions différentes en matière de foi. Une visite qu’il fit à Pedrosa lui fit abandonner cette retenue, et dans une grave conversation sur la religion, il montra que la doctrine catholique du purgatoire ne pouvait se concilier avec le sacrifice de Jésus-Christ. Pedro de Gaczalla fut d’abord très choqué des paroles de son ami. Il se demanda s’il n’était pas obligé de dénoncer l’hérétique à l’Inquisition sans égard pour l’amitié qui les liait et, dans son incertitude, il s’adressa à un dominicain pour lui demander ce qu’il devait faire. Celui-ci lui ayant déconseillé la dénonciation, il crut pouvoir s’en dispenser. En réfléchissant à la conversation qu’il avait eue avec Don Carlos de Jeso, il reconnut lui-même à la longue que la doctrine catholique du purgatoire était en contradiction avec l’efficacité du sacrifice de Jésus-Christ. De Jeso ayant été nommé juge royal à Toro, des relations suivies s’établirent, vu le peu d’éloignement des deux localités, entre lui et de Gaczalla qui fut complètement gagné à la cause évangélique. De Jeso trouvera également un adhérent en la personne du juriste Antonio de Herrezuelo à Toro. Celui-ci fut à tel point convaincu de la puissance de l’Évangile qu’il devint l’un de ses confesseurs les plus courageux et les plus enthousiastes. En 1557, la doctrine évangélique passa à Valladolid, et tous les membres de la famille de Gaczalla, en particulier les femmes, devinrent ses adhérents les plus zélés et les plus convaincus et s’efforcèrent de la répandre dans de nouveaux milieux. Pedro réussit également avec l’aide de Don Jeso à persuader son frère, ecclésiastique comme lui et choisi par Charles Quint comme prédicateur de la Cour, que le protestantisme n’était pas une hérésie mais une vraie doctrine biblique. C’était pour le mouvement évangélique à Valladolid une nouvelle et influente recrue dont on pouvait espérer beaucoup. Entre-temps, Augustin avait échangé la place de chanoine à Salamanque contre celle de prédicateur à Valladolid. Dans ses sermons auxquels assistait souvent la sœur de Philippe II, Dona Juana, régente pendant le séjour du roi aux Pays-Bas, Augustin savait, comme Constantin à Séville, annoncer les vérités fondamentales de la doctrine évangélique en les dissimulant et sans attaquer directement les dogmes catholiques. Il prêchait également la vérité évangélique aux religieuses du monastère de Belen, et là il pouvait le faire ouvertement sans garder l’apparence de l’orthodoxie. Il réussit également à convaincre sa mère Dona Leonor de Vibiro, qui était à la tête de la famille, de la justification par le Christ seul et à adoucir les derniers jours de cette femme âgée en bannissant de son esprit la crainte du purgatoire. C’est ainsi que se développait peu à peu le cercle des coreligionnaires unis dans la même foi à l’Évangile. Il ne faut d’ailleurs pas s’imaginer une communauté organisée. Les coreligionnaires se bornaient pour se soutenir mutuellement à tenir en secret leurs réunions auxquelles la maison hospitalière de Dona Leonor ouvrait ses portes. On y célébrait parfois la communion sous les deux espèces. A Pedrosa, le presbytère de Pedro de Gaczalla était le centre et le lieu de réunion des croyants. En plus des visites mutuelles, on entretenait une active correspondance avec les coreligionnaires disséminés dans la Castille, on échangeait des livres pour s’instruire sur les points de controverse. Mais l’enquête qui eut lieu plus tard sur ce milieu montra que la conviction évangélique était, chez beaucoup de ces protestants, peu éclairée et chez d’autres encore moins solide.

Le jeudi saint de l’année 1558, les membres de la famille Gaczalla se réunirent pour la dernière fois dans la maison de leur mère pour célébrer la sainte communion et le jour de son institution. Peu de jours après, la tempête se déchaîna sur la petite communauté de Valladolid. Toutes sortes de signes précurseurs l’avaient déjà annoncée. L’imprudence de quelques-uns de ses membres qui ne surent pas réprimer leur zèle à cette époque dangereuse, non moins que la trahison de faux amis qui s’y étaient glissés, livrèrent la petite communauté aux mains de l’Inquisition. Seuls quelques-uns de ses membres réussirent à prendre la fuite, encore plusieurs furent-ils atteints et saisis en route par les valets de l’Inquisition et jetés en prison. Don Augustin de Gaczalla fut arrêté le dimanche « Misericordias Domini » au moment où il se rendait pour prêcher au monastère de Belen. Il serait trop long de suivre le cours des procès intentés aux accusés par l’Inquisition et les interrogatoires auxquels ils furent soumis. Qu’il suffise de dire qu’en mai 1559 ils étaient assez avancés pour que le premier autodafé pût avoir lieu à Valladolid, le 21 du même mois, c’est-à-dire plusieurs années avant le premier autodafé de Séville. Il fut célébré avec le même cérémoniel que celui-ci, en présence de la régente Juana, de don Carlos âgé de 14 ans et de nombreux grands et fonctionnaires de l’empire. Beaucoup de ceux qui avaient été accusés et soi-disant convaincus d’hérésie se réconcilièrent avec l’Église. Quatorze furent livrés au bras de la justice séculière pour être exécutés. Parmi ces derniers, deux furent brûlés vifs, les autres soumis par grâce à la strangulation puis livrés au bûcher, entre autres Augustin de Gaczalla qui avait obtenu cette faveur par le repentir et la faiblesse qu’il montra avant l’exécution en se confessant et en reconnaissant la justice et le bien-fondé du jugement du Saint-Office. Après avoir donné en prison des signes d’abattement et de découragement, il se laissa, sur le chemin du supplice, persuader par les moines d’adresser à ses compagnons une courte allocution sur un ton de repentir. Il essaya en particulier de convertir au dernier moment le juriste Antonio Herrezuelo. Celui-ci ne put exprimer que du regard son indignation, le bâillon qu’on lui avait mis l’empêchant de parler. Stoïque et confiant comme il avait été durant sa vie, Herrezuelo fut, devant la mort, le seul qui méprisât d’alléger ses derniers moments par un reniement. Il supporta avec fermeté d’être brûlé vif jusqu’à ce qu’un des soldats mit fin à sa douleur par un coup de lance. Un témoin oculaire a raconté lui-même qu’il était assez près pour le bien voir et observer tous ses mouvements et parle en ces termes de l’impression que fit sur lui la fermeté et le courage du supplicié : « Bien que je l’examinasse attentivement, je ne pouvais remarquer le moindre signe de crainte ou la moindre expression de douleur. Son visage reflétait un sérieux tel que je ne l’ai jamais vu. Il était terrible en le regardant de songer que, dans un instant, il serait en enfer avec son maître et son compagnon Luther. » – La seule douleur qu’éprouva le supplicié au moment de sa mort fut de voir sa femme dans le costume de pénitente, signe de son repentir qui la libérait du supplice. Elle n’avait que 22 ans lorsqu’elle fut jetée dans la prison de l’Inquisition. Ignorant le sort de son époux, elle avait cédé aux instances des moines et abjuré son hérésie. Mais, à la vue de son époux conduit au lieu du supplice, sa conscience ne put trouver le repos. Le dernier regard du mourant, dont elle sentait le reproche, la poursuivait sans cesse. Elle se ressaisit, refusa d’accomplir les pénitences qui lui étaient imposées et confessa publiquement la foi pour laquelle son mari était mort. Elle fut encore traînée pendant huit ans dans les prisons jusqu’à ce qu’elle eût la même fin que son époux. Le tribunal d’Inquisition ne se contenta pas d’appliquer le supplice du feu aux hérétiques encore vivants. On arracha au tombeau une défunte pour la faire participer à cet « acte de foi ». La mère des Gaczalla dont il a été question plus haut, Eleonora de Vibiro, était morte quelques années avant qu’on découvrit les protestants de Valladolid, et, non soupçonnée d’hérésie, elle avait été enterrée dans une chapelle lui appartenant. L’emprisonnement de ses enfants fut l’occasion d’un procès contre la défunte. Il fut constaté par témoins que les partisans de l’Évangile s’étaient, à diverses reprises, rassemblés dans sa maison pour y célébrer le culte. On la déclara donc morte dans l’hérésie. Son nom fut déshonoré, sa fortune confisquée, son cadavre revêtu du san-benito et sa statue en bois furent livrés aux flammes avec les autres condamnés. Sa maison, comme celle de Séville dont il a été question plus haut qui avait servi aux réunions, fut rasée ; on y sema du sel et on éleva une colonne avec la même inscription.

Un second autodafé eut lieu à Valladolid avec une solennité plus grande encore, le 8 octobre 1559, en présence du roi Philippe II. Les plus illustres victimes en furent don Carlos de Jeso et Pedro De Gaczalla, les véritables fondateurs de la communauté de Valladolid. Philippe vit arriver le cortège des condamnés avec une froide indifférence, et lorsque de Jeso, passant devant lui, lui demanda comment il pouvait le faire brûler malgré son innocence, il prononça, dit-on, la fameuse parole : « J’apporterais du bois pour brûler mon fils s’il était hérétique comme vous ! »

De même qu’à Séville et à Valladolid, les bûchers s’allumèrent à Madrid et dans d’autres villes. Des hommes et des femmes, des vieillards mêmes penchés sur leur béquille subirent la mort comme hérétiques, souvent sur des soupçons sans preuve à l’appui. Le mouvement de réforme, il est vrai, fut à jamais anéanti en Espagne par les actes de violence de l’Inquisition. Mais l’alliance conclue entre la Couronne d’Espagne et l’Inquisition pour détruire ce mouvement a contribué pour sa part à rabaisser ce pays à l’intérieur et à l’extérieur au rang d’Etat secondaire et décadent.

[1] Nous empruntons cette description à l’ouvrage du docteur Ernest Schäfer : Séville et Valladolid. 48e fascicule des œuvres de la Société d’histoire de la Réforme.

[2] Dr. Ernst Schäfer, Séville et Valladolid, 78e fascicule des œuvres de la Société d’histoire de la Réforme.

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