Les secrets du tournage de « Shoah » de Claude Lanzmann racontés dans un documentaire…

By 5 mars 2026Lève-toi !

Je n’avais que le néant - Shoah par Lanzmann
Je n’avais que le néant – Shoah par Lanzmann
© Les Films du Poisson

Les secrets du tournage de « Shoah » de Claude Lanzmann racontés dans un documentaire

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2025 marquait à la fois les 40 ans du film Shoah (1985) et le centenaire de la naissance de Claude Lanzmann (1925-2018). A cette occasion, Guillaume Ribot livre un magnifique documentaire, « Je n’avais que le néant – Shoah par Lanzmann », réalisé à partir des rushes non retenus au montage du film. Il nous plonge dans le making off de ce film-monument, montrant le cinéaste en proie au doute et prêt à tout pour faire advenir la vérité : celle que les bourreaux ont appris à dissimuler et les survivants, à ensevelir. Entretien.

Marianne : Quel lien entretenez-vous avec le film Shoah de Claude Lanzmann et en quoi son travail fait-il écho au vôtre ?

Guillaume Ribot : Je n’ai pas pu voir le film à sa sortie en 1985. Je n’avais que 14 ans et j’habitais un petit village, Saint-Geoire-en-Valdaine en Isère, loin des cinémas. Mais je me souviens de Claude Lanzmann sur les plateaux télé et de cet extrait où s’affichait à l’écran le visage du SS Franz Suchomel, filmé en caméra cachée. La découverte de Shoah remonte aux années 1990, je commençais la photographie, passionné d’histoire : ce film m’a laissé sans voix, provoquant un choc esthétique immédiat, presque physique.

Plus tard, lors d’un long parcours photographique en Ukraine avec Patrick Desbois, [ce prêtre parti sur les traces de la « Shoah par balles »], les mots de ma grand-mère me sont revenus: « Ça n’a pas été facile pour les oncles dans les camps, pendant la guerre », disait-elle. Je travaillais sur la mémoire, l’histoire et la Shoah depuis 12 ans, mais j’avais été incapable de me pencher sur mon histoire. Bien que ma famille ne soit pas juive, en faisant des recherches sur le site allemand de l’International Tracing Service de Bad Arolsen, j’ai découvert que le frère de ma grand-mère et son cousin, fermiers dans le Lot-et-Garonne, avaient été déportés à Auschwitz et transférés à Buchenwald, en tant que résistants.

La découverte saisissante du cahier de Susi Feldsberg, une écolière juive cachée dans leur ferme, raflée le 26 août 1942 puis gazée à Auschwitz, m’a poussé à réaliser mon premier film en 2013. En retournant sur des lieux de mémoire, je me suis souvent demandé comment représenter le passé et l’invisible, lorsqu’il n’y a plus de traces. « Il n’y avait aucune réalité à filmer, il fallait la créer, il fallait que je m’hallucine », expliquait Lanzmann à propos de Shoah. D’où l’importance de la parole des témoins, amenés à disparaître.

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Comment est né ce projet cinématographique et qu’est-ce qui vous a conduit à revenir sur la genèse de Shoah et la démarche de Claude Lanzmann ?

L’idée du film est arrivée instantanément. En 2017, alors que je faisais des recherches sur le site de l’United States Holocaust Memorial Museum pour un film sur les Einsatzgruppen (unités mobiles d’extermination du IIIe Reich), je suis tombé sur un fichier « Claude Lanzmann Collection – Heinz Schubert », contenant les bobines 16 millimètres remises par le réalisateur en 1996, qui avaient été numérisées, dont cette interview de Schubert, un ancien nazi. C’était les 220 heures de rushes du tournage de Shoah non retenus au montage ! J’avais l’impression de découvrir un trésor, d’avoir un accès privilégié à la fabrication du film, tout en saisissant le potentiel cinématographique de ces images qui donnent corps aux récits de son autobiographie Le Lièvre de Patagonie (2009).

Après cinq ans de maturation, j’ai adressé une note d’intention à ma productrice, Estelle Fialon (Les Films du Poisson), puis rencontré Dominique Lanzmann, la veuve du réalisateur, légataire des droits moraux sur son œuvre, qui m’a donné son accord.

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Claude Lanzmann a fait advenir la vérité à partir du néant. Comment avez-vous procédé, à l’inverse, face à une matière si dense ? Comment rester fidèle à son œuvre, tout en s’en démarquant ?

La grande difficulté fut de trouver ma place avec les mots et les images d’un autre réalisateur. Il ne fallait pas reproduire Shoah, ni s’éloigner trop du propos. J’ai choisi de me positionner à coté, dans l’angle mort, de façon à créer une œuvre autonome. Mais je souhaitais m’inscrire dans la radicalité lanzmannienne, tout en respectant sa grammaire cinématographique. D’où ces choix épurés: dans mon film, pas de voix-off mais les seuls extraits des rushes et textes de Lanzmann, pas de musique additionnelle, ni de fondu enchainé. Je voulais que le spectateur soit en immersion totale, uniquement confronté aux rushes. J’y suis parvenu grâce au talent de Svetlana Vaynblat, la monteuse du film.

A la différence de Shoah, dont le sujet porte sur la radicalité de la mort, Je n’avais que le néant est un film sur la vie, celle d’un homme gorgé d’envies et d’une ténacité absolue. L’étalonnage de mon film est plus lumineux que le sien, qu’il a voulu plus sombre. Les rushes originaux étaient baignés de lumière et de couleurs vives, il fallait montrer le réel. « Chaque printemps les arbres fleurissent à Auschwitz; comme partout, car l’herbe n’est pas dégoûtée de pousser dans ces campagnes maudites », disait Jankélévitch.

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Dans votre film, il y a ces scènes terriblement émouvantes et troublantes, portées par des témoins du génocide – survivants et bourreaux -, qui dévoilent un autre Lanzmann…

Il y a un avant et un après Shoah. Mon film se concentre sur le réalisateur au travail, avant que son film [désormais inscrit au registre de la mémoire du monde de l’Unesco] ne devienne un monument. C’est un homme qui doute, qui dit ne rien savoir, si ce n’est le chiffre abstrait des six millions de Juifs assassinés. Sa quête sur le terrain durera 12 ans. On y découvre un homme à l’énergie folle, qui n’a peur de rien, qui va se confronter aux bourreaux avec la volonté d’en découdre. Tout en se livrant à une traque policière pour faire advenir la vérité : usage de fausses identités, caméras cachées pour tromper les trompeurs et extorquer la vérité aux nazis. C’est ainsi que Suchomel finit par décrire le fonctionnement du camp de Treblinka. Lanzmann veut les « tuer avec la caméra » pour fixer la vérité pour la postérité.

Parmi les séquences poignantes figure cette rencontre en Israël, en 1978, avec Yitzhak Zuckerman, surnommé Antek, un héros brisé de la révolte du ghetto de Varsovie. Le visage bouffi par l’alcool, il dit à Lanzmann qui pose sa tête sur sa poitrine, vulnérable : « si vous pouviez lécher mon cœur, vous seriez empoisonné ».

Je n’avais que le néant – Shoah par Lanzmann, de Guillaume Ribot, produit par Estelle Fialon (Les Films du Poisson) et Dominique Lanzmann (Les Films d’Aleph), distribué par MK2, 1h34, 2025. En salles et sur arte.tv, du 19 novembre 2025 au 25 mai 2026.

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A voir également, l’exposition Shoah de Claude Lanzmann : les enregistrements inédits, conçue avec le Jewish Museum Berlin, au Mémorial de la Shoah, Paris 4e, jusqu’au 29 mars 2026. www.memorialdelashoah.org.

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