Une Israélo-éthiopienne pose sa caméra sur la vie que sa communauté a abandonnée

Aalam-Warqe Davidian relate une histoire dramatique, très proche de la réalité, sur les difficultés du déracinement

Une capture d'écran du film "Le Figuier" par le réalisateur israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par le réalisateur israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Puisant son titre d’après le lieu de rendez-vous d’un couple d’adolescents de religion différente, le film « Le Figuier » raconte l’histoire de l’émigration éthiopienne juive en Israël lors de la guerre civile éthiopienne. Le film reflète, en partie, l’expérience personnelle de la réalisatrice du film, Aalam-Warqe Davidian.

« Le Figuier » a remporté l’oscar israélien du meilleur film et a été diffusé lors du récent Festival du film juif de Portland. Tourné en Ethiopie, il offre une perspective unique sur la communauté juive éthiopienne vieille de plusieurs siècles, et que l’on connaît sous le nom de Beta Israël.

Certains chercheurs affirment que Beta Israël remonte à la période biblique de la Reine de Saba et la Terre d’Ophir. Les pratiques de la communauté incluent notamment la pratique de la langue sémitique de Geez et la célébration d’une fête juive unique, Sigd, commémorant la reconstruction du Temple. Une bonne partie de Beta Israël a fait son alyah, le terme hébreu pour l’immigration qui signifie littéralement « l’ascension ou montée ».

Les Ethiopiens sont maintenant 170 000 en Israël, où ils ont fait l’expérience de bons, mais aussi de (très) mauvais moments.

« Le Figuier » est l’un des trois films récents sur Beta Israël présenté au Festival du Film de San Francisco, avec « Red Sea Diving Resort« , sur l’opération secrète du Mossad visant à faire passer des Juifs éthiopiens du Soudan vers Israël, et « Les Passagers », sur la quête pour une reconnaissance future des Juifs éthiopiens pour venir dans l’Etat juif. « Le Figuier » a été projeté au festival le 1er et 2 août.

Le film, qui se déroule en 1989, se concentre sur le personnage de Mina, une adolescente vivant dans un quartier pauvre de la capitale éthiopienne d’Addis Ababa. Sa mère est déjà en Israël, elle cherche à faire venir le reste de sa famille : Mina, son frère Retta et sa grand-mère Shwaat. Eli, le petit ami chrétien de Mina, n’est pas inclus dans les projets de la mère. Mais Mina se demande comment elle pourrait aussi le faire venir en Israël.

Les projections du film se sont déroulées après deux drames où la police a abattu des Israéliens éthiopiens. Le 30 juin, Solomon Tekah, âgé de 19 ans, a été tué par un policier hors service, entraînant des émeutes à travers Israël. Six mois plus tôt, le 18 janvier, Yehuda Biadga, âgé de 24 ans, a également été abattu par un policier.

Dans un échange de courriels avec le Times of Israël, Davidian a évoqué ces toutes dernières tensions : « Il y a un discours de division, tuer un jeune homme au coeur d’un quartier résidentiel, le tuer ».

Elle s’est dite frustrée de voir que « la plupart des citoyens sont retournés à leur routine quotidienne, laissant ce problème seulement aux Ethiopiens », décrivant cela comme une « erreur amère ».

« En ce qui concerne la manifestation, il est important qu’il n’y ait pas seulement que des paroles, a écrit Davidian. Je pense que tout le monde devrait ouvrir les yeux et voir qu’il n’y a pas seulement les problèmes des Ethiopiens et d’autres petits groupes… Nous avons un très grand problème de violence ici… En tant que citoyens, nous devons être plus intelligents et comprendre que ce que les médias nous montrent ne correspond pas à toute la réalité ».

Elle a cité « [des centaines] de personnes qui sont des filles, des mères et de pères qui ont exprimé leur colère d’une manière plus subtile ».

Même avant le deuxième meurtre, Davidian avait regretté ce qu’elle considère être une dégradation du traitement de Beta Israël par certains Israéliens.

« Quand je suis arrivée en Israël, j’ai eu le sentiment que les gens étaient plus tolérants, plus patients et ils faisaient preuve de plus d’hospitalité envers la communauté éthiopienne, a-t-elle déclaré via Skype. Mais maintenant, en ce qui concerne la situation politique que nous avons, c’est du racisme ».

Né dans le village éthiopien d’Awash et élevée à Addis Ababa, Davidian a immigré en Israël avec sa famille à l’âge de 10 ans.

La réalisatrice israélo-éthiopienne Aalam-Warqe Davidian. (Crédit : Menemsha Films)

« Ma mère m’a dit que nous devions aller en Israël pendant plus d’un an, s’est souvenue Davidian. J’étais terrifiée. J’ai dit, « non, je ne veux aller nulle part, je veux rester ici en Ethiopie. Mes amis et ma famille sont ici, je ne veux pas partir’ ».

« Je suis arrivée en Israël et mon premier jour a été comme un cauchemar. Au début, je ne voulais pas sortir du lit. Je ne voulais rien voir. C’était dur », a-t-elle dit.

Elle a appris à s’adapter à la société en étudiant le cinéma, notamment à l’Ecole Sam Spiegel Film & Television et en tant qu’assistante de la documentaliste Ada Ushpiz.

« Le Figuier » n’est pas qu’un long-métrage pour Davidian, il lui a donné l’opportunité de retourner sur sa terre d’origine et de travailler avec des Ethiopiens et des Israéliens pendant six mois. (Le mari de Davidian, le réalisateur israélien Kobi Davidian, s’est occupé de la famille alors qu’elle était absente).

Le casting éthiopien du film inclut les jeunes acteurs Betalehem Asmamawe qui interprète Mina, et l’actrice plus expérimentée Weyenshiet Belachew qui incarne Shwaat. « [Belachew] est une actrice très célèbre en Ethiopie », souligne Davidian.

L’expérience a fait réfléchir Davidian sur son identité. « D’une certaine manière, je pense que j’étais une étrangère pour [le casting et l’équipe éthiopiens]. Je suis une Israélienne éthiopienne. Quand je suis arrivée en Ethiopie, je suis devenue Israélienne », alors qu’en Israël, elle est considérée comme une Ethiopienne, a-t-elle dit.

« C’est très intéressant, la dynamique de l’identité », a-t-elle affirmé.

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par la réalisatrice israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Dans l’équipe, qui comprenait des Israéliens, des Ethiopiens, des Allemands et des Français, Davidian a déclaré qu’il y avait des « problèmes de tensions raciales » qui l’ont mise « très mal à l’aise ».

« A un moment donné, j’ai dit, ‘ok, ce sont tous des adultes, ils doivent travailler ensemble’ », s’est-elle souvenue. Au final, les gens ont réussi à travailler ensemble et à faire le film ».

Le résultat final donne une perspective sur une période difficile pour Beta Israël sous le dictateur Mengistu Haile Mariam et son régime Derg, qui a régné en Ethiopie de 1974 à 1991, des années de conflit avec la Somalie voisine et des provinces rebelles.

Ephraim Isaac, un ancien professeur de l’université d’Harvard qui est à la fois Beta Israël et descendant des juifs yéménites, a déclaré : « Dans l’ensemble, pour le peuple éthiopien, la période Derg était un moment de tueries terribles, de massacres et de grande souffrance pour tout le peuple », précisant que de nombreux Ethiopiens ont été tués et emprisonnés.

« C’est pour cela qu’il y a eu un afflux d’Ethiopiens, avec beaucoup de Juifs éthiopiens qui sont venus au Soudan en tant que réfugiés temporaires ».

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par la réalisatrice israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Dans les années 1960 et 1970, Isaac a commencé à créer des liens entre les Juifs américains et israéliens avec la communauté Beta Israël. Il a déclaré que certains Juifs en Occident avaient soulevé des doutes sur la judéité de Beta Israël, et l’Etat d’Israël n’était « pas aussi pressé que cela » de voir la communauté Beta Israël faire son alyah.

« Les Juifs éthiopiens ont le droit à faire l’alyah comme tous les autres Juifs, riches ou pauvres », a déclaré Isaac, soulignant que la Bible mentionne 50 fois l’Ethiopie, alors que la Pologne et la Russie n’y sont jamais mentionnées. Et quant à ceux qui remettraient en doute la judéité de Beta Israël, il a affirmé que c’était tout simplement « très stupide ».

Au final, l’opinion en Israël a suffisamment évolué pour accueillir des milliers de Beta Israël dans deux opérations célèbres : l’Opération Moïse en 1984 et l’Opération Salomon en 1991, l’année de la chute de Derg et de la fin de la guerre civile. Des efforts se poursuivent pour faire venir une autre partie de la communauté en Israël – les Falashmura, descendants de Juifs éthiopiens qui se sont convertis au Christianisme.

A LIRE : Après une longue attente, 82 Éthiopiens immigrent en Israël

Au sujet des réfugiés qui ont bravé des déserts et des routes dangereuses tout en se faisant attaqués en chemin, Isaac a déclaré « Baruch Hashem [Dieu merci], ils ont réussi. Ils ont trouvé leur chemin pour aller dans des camps de réfugiés, et ensuite, en Israël ».

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par le réalisateur israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Davidian voit son film comme une évocation poignante de ce que la communauté Beta Israël a laissé derrière elle en Ethiopie.

« J’ai le sentiment que souvent quand on parle d’immigration, ça revient à s’installer dans un nouveau pays, avec une nouvelle destination, et on ne parle pas assez de ce que les gens laissent derrière eux », a-t-elle expliqué. La vie que nous avons laissée derrière est liée à ce que nous sommes aujourd’hui ».

Une manière pour le film d’aborder cette thématique est la relation romantique entre Mina et Eli, dans le contexte apaisant du figuier. Les problèmes du monde extérieur menacent de les séparer. Les jeunes hommes comme Eli risquaient d’être enrôlés dans l’armée de Mengistsu, comme c’est évoqué dans la terrible scène du rassemblement.

Les vrais rassemblements inspiraient beaucoup de peur au sein de la population, selon le documentaliste de l’Université de Boston Gabeyehu “Gabe” Adugna. Né à Addis Ababa, Adugna a grandi dans une famille copte chrétienne orthodoxe, il avait peur que la conscription ne le force à quitter sa patrie en 1988, quand il avait alors une vingtaine d’années. « De nombreux jeunes, peu importe leur identité, ont quitté l’Ethiopie à cause de ça », a ajouté Adugna.

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par la réalisatrice israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Alors qu’Adugna n’a jamais personnellement assisté à un rassemblement, « on en entendait parler partout », a-t-il dit. « Ils ont fait des raids dans le quartier, et ont emmené beaucoup de jeunes », avec des officiels qui devaient remplir des quotas. Adugna a ajouté que « la conscription a véritablement affecté les pauvres, qui n’avaient pas d’autres moyens et dont les parents ne pouvaient pas corrompre les officiels du quartier ».

Quand le régime Derg a fini par tomber, « beaucoup de [conscrits] sont revenus », a déclaré Adugna. Certains sont morts sur les fronts [de guerre]… certains sont revenus estropiés ».

Dans le film, Mina et Eli découvrent un soldat sans jambes qui a tenté de se suicider à proximité du figuier. Ils le sauvent et le ramènent à la maison de Mina, mais elle finit par se rendre compte qu’il ne peut pas être sauvé.

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par la réalisatrice israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

« C’est une fin très triste, mais elle comprend qu’elle ne peut rien faire pour lui », a déclaré Davidian, en décrivant cela comme un événement qui fait grandir Mina. Elle passe d’une jeune naïve à une adulte endurcie par la guerre.

Mina commence aussi à penser à son avenir après qu’elle et sa famille ont rencontré Hiwet, une « passeuse » corrompue à Addis Ababa dont Davidian a dit qu’elle a été inspirée par des histoires qu’elle avait entendues.

« C’est le moment de l’histoire de l’Ethiopie où des Juifs quittent leur village et viennent vivre dans la ville [pour faire l’alyah], a déclaré Davidian. Les gens ont besoin de [quelqu’un comme Hiwet] quand ils arrivent en ville, quelqu’un en qui ils peuvent avoir confiance pour s’occuper d’eux… cela la place aussi dans une position de force. Elle est leur lien avec Israël ».

Une capture d’écran du film « Le Figuier » par la réalisatrice israélo-éthiopien Aalam-Warqe Davidian. (Crédit: Menemsha Films)

Préoccupé du fait qu’Hiwet n’inclue pas Eli dans ses projets, Mina décide d’élaborer son propre plan. Et s’il restera aux spectateurs de découvrir si Mina réussit, la réalisatrice n’a pas de doute sur l’impact du film.

« J’ai un bon pressentiment [sur la réception du film], a déclaré Davidian. C’est très excitant et très beau pour moi… Parfois, je n’arrive pas à y croire. Pour moi, je suis très fière de cette petite histoire que j’ai écrite sur ma famille en Ethiopie. J’ai essayé de dire des choses différentes sur la vie. Les gens l’ont vu, ils réagissent. C’est cette interaction qui me donne de l’espoir ».

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